Le Pays sans nom, c'était, à ce moment, dans son esprit, non pas le germe, mais la fleur trop épanouie, impossible à force d'extension et de fragilité, de ce qui plus tard, dans le Grand Meaulnes, devait s'appeler: le Domaine mystérieux.
Il cherchait à l'évoquer directement, par les seuls prestiges de la poésie; il voulait y transporter sans avertissement son lecteur, l'y faire s'éveiller comme Meaulnes enfant, un jour, s'éveilla dans la «Chambre verte».
Aussi répudiait-il tout secours matériel, tout moyen épisodique et concevait-il sa tâche comme celle d'un pur enchanteur.
Mais justement c'est là qu'il trébuchait. Plus il serrait de près sa vision, plus il mettait à son service des phrases et des images qui l'avoisinaient, plus il voulait utiliser, pour l'exprimer, son émanation propre et le halo dont elle s'entourait, plus il cherchait, à son usage, de ces mouvements muets qui partent du cœur et glissent comme des anges,—et plus aussi il la sentait s'affaiblir, s'épuiser.
Son découragement, devant cette déception de ses efforts, eut, à certains moments, un caractère tragique. Il m'écrivait: «Peut-être que moi-même j'en suis déjà à la deuxième partie de l'Esprit Souterrain—le moment où l'on aperçoit que peut-être on ne répondra pas au crédit qui vous fut accordé; le moment de la banqueroute et du «lébédévisme.»[41] C'est ici qu'il faudrait de l'aide. Mais à qui s'adresser?»
[41] Lettre du 22 mars 1910. Cf. le 28 août: «Il y a plus de courage et de travail à dépenser pour écrire un premier livre qui soit un livre, qu'il en faudrait à un homme ignorant pour construire tout seul une maison.»
Heureusement cette fois je ne lui fis pas défaut. Nous eûmes ensemble, pendant l'hiver qui suivit sa libération et qui nous trouva réunis à Paris, des conversations capitales, au cours desquelles je l'aidai à débrouiller les embarras qui paralysaient son talent. Lui-même d'ailleurs fit preuve dans cette enquête d'une extraordinaire intelligence technique et finit par saisir le problème avec tant de lucidité qu'il en força la solution. Car il avait beau mépriser l'abstraction et les formules: il savait admirablement raisonner sur son art et en découvrir les lois cachées.
Notre étude porta essentiellement sur la valeur du Symbolisme et nous conduisit à mettre en jugement, et même en accusation, ce qui avait été jusque-là l'objet de notre culte.
Un mot d'André Gide nous avait beaucoup frappés et travaillait depuis quelque temps déjà notre esprit: «Ce n'est plus le moment d'écrire des poèmes en prose», m'avait-il déclaré en me remettant un essai de Fournier que je lui avais fait lire. Nous nous étions révoltés contre ce décret dont la sévérité nous paraissait affreuse; mais en même temps nous avions réfléchi et le sens en avait pénétré profondément dans notre pensée et l'avait émue.
Nous distinguions maintenant, dans cette partie de nous-mêmes qui s'éprouvait créatrice, ce que Gide avait voulu dire: une impuissance, en effet, se trouvait correspondre en nous au genre qu'il avait condamné,—une impuissance qu'il nous fallait bien à la fin reconnaître.