[38] Lettre du 4 avril 1910.
Une certaine immédiateté du prodige, la parenté du surnaturel avec l'humble vie quotidienne, sa ressemblance avec les événements de tous les jours: voilà ce qu'il reconnaît comme sien dans le christianisme et ce qui le transporte. Dans la même lettre il m'écrit encore parlant de l'Evangile: «C'est la perfection de mon art, le baiser de mon amour, la consolation de ma peine, l'exaltation de ma joie. Ce n'est pas, comme je l'ai cru…, le livre de la pureté, écrit pour les anges; c'est une réponse inépuisable à toutes mes questions d'homme—c'est comme une auberge, dont parle Jammes, une auberge bleue où je me suis assis sale et fatigué; et, sur le coup de midi, je m'aperçois qu'elle m'a porté au Paradis, où elle vient de s'envoler, les ailes repliées[39].»
[39] Lettre du 4 avril 1910.
On voit dans Madeleine, qui est à mon avis la première réussite positive de Fournier, une expression de tout ce qu'il recevait à la fois et pêle-mêle, à ce moment, du christianisme. On sent son inquiétude, sa charité, son impatience (à une certaine façon de bousculer, de retourner les paysages), et la lueur que l'au-delà laisse filtrer jusqu'à lui. Il y a de la pitié, de la dureté, du désir, beaucoup d'enfantillage encore, dans ces pages, et pourtant une force de rêve, un besoin de s'arracher aux lois physiques qui atteignent presque au drame.
De même, dans les petits poèmes en prose qui suivent, et qui sont construits sur des impressions de grandes manœuvres.[40] On y respire déjà quelque chose de ce malaise si pur qui fera le charme incomparable du Grand Meaulnes; il y veille une grande peine cachée, mais qui n'accable pas l'âme, qui la laisse active et vagabonde; et sans cesse la même lampe s'allume au sein de la nuit,—la même promesse diaphane, le même visage limpide et sans péché.
[40] Il fit les manœuvres d'armée qui eurent lieu aux environs de Toulouse en septembre 1909 et fut libéré aussitôt ensuite.
Pourtant il ne faut pas nous dissimuler qu'il manque encore quelque chose à ces premiers essais en prose d'Alain Fournier, non seulement pour qu'ils nous émeuvent profondément, mais même pour qu'ils ressemblent tout à fait à leur auteur et portent une marque indiscutablement originale.
Lui-même n'est pas sans le sentir, sans s'en inquiéter. J'ai dit que le service militaire l'avait empêché de s'attaquer, dès 1907, à une œuvre de longue haleine. Il faut corriger cette affirmation. Tous les obstacles qu'il rencontra, n'étaient pas extérieurs; il luttait aussi contre une certaine faiblesse, ou erreur de son talent, qu'il n'arrivait pas à se bien définir.
Dans presque toutes ses lettres, depuis 1907, il me parlait du Pays sans nom; tout ce qu'il écrivait s'y rapportait, devait en faire partie; mais ce n'en étaient jamais que des morceaux, et sans lien, qu'il parvenait à réaliser; l'œuvre ne «venait» pas dans son ensemble.
Le Pays sans nom, c'était le monde mystérieux dont il avait rêvé toute son enfance, c'était ce paradis sur terre, il ne savait trop où, qu'il avait vu, auquel il se voulait fidèle toute sa vie, dont il n'admettait pas qu'on pût avoir l'air de suspecter la réalité, qu'il sentait comme unique vocation de rappeler et de révéler.