[34] Lettre du 26 janvier 1907.
Mais à ce moment (il est sous l'influence de Gide) la religion ne lui apparaît qu'à la façon de ces oasis dont c'est toujours «la suivante» qui est «la plus belle». Il la poursuit comme un lieu possible de repos, mais sans désir profond de l'atteindre.
A Mirande, la tentation a pris corps; le catholicisme est présent, comme un ange multiple et voilé, à toutes les portes de son âme. Dans un poème en prose dont il trace à ce moment l'esquisse, il se représente sous les traits de «l'adolescent de la nuit, du veilleur aux colombes». «Et tandis que les autres ont connu le triomphe mystérieux dans le pays nouveau qui était comme l'expansion de leur cœur, lui, comme dans une tour, a senti monter vers lui ce paysage inconnu. Chaque jour cela gagne et cela déferle comme une énorme vague. Chaque jour sur un papier, comme un homme perdu, il décrit les progrès de l'inondation mortelle. Dans sa vie très simple, chaque fois quelque chose de monstrueux, tant cela est pur et désirable, se glisse comme une parole incompréhensible dans les discours de celui qui va devenir fou. Enfin une nuit, au plus haut de sa tourelle, alors qu'en bas et jusqu'à l'horizon fulgure la vie de la Joie inconnue, il comprend que la vraie joie n'est pas de ce monde, et que pourtant elle est là, qu'elle ouvre la porte et qu'elle vient se pencher contre son cœur. Alors il meurt, en écrivant quelque chose, un nom peut-être, qui n'est pas encore décidé—et sur chaque barrière des champs d'alentour (redevenus terrestres), un enfant est perché, en robe blanche, les pieds pendants, et souffle dans une flûte d'or, à intervalles réguliers.[35]»
[35] Lettre du 26 juillet 1909.
Que cette métaphore n'aille pas faire croire que la crise se passe pour Fournier dans le plan purement littéraire. Il va à Lourdes et en rapporte une grande émotion; il cherche à s'instruire du dogme; il m'écrit: «Si tu as cru que mon amour était vain et inventé, si tu as cru que je passais un seul jour sans en souffrir, et si, cependant, tu n'as pas vu que depuis trois ans la question chrétienne ne cessait de me torturer—certes tu m'as méconnu—certes tu t'es beaucoup trompé. Si je puis entrer tout entier dans le catholicisme, je suis dès ce moment catholique[36].»
[36] Lettre du 11 mai 1909.
Quand j'essaie d'imaginer ce que la religion pouvait représenter pour Fournier à cet instant: une force toute faite, me dis-je, pour le porter au delà de ce qu'il ne pouvait maîtriser; cette résistance qu'offre la vie quand on l'aborde avec de grands désirs et une insuffisante application d'esprit, il voyait, pour la vaincre, ce grand train de dogmes et de prières. Son émotion religieuse («Il n'y a pas de mots pour ces larmes») venait après «combien de démarches dans les ténèbres![37]»
[37] Lettre du 2 juin 1909.
On lui promettait l'effraction des trésors qu'il ne savait pas solliciter. C'est à un pillage magique du monde qu'il se sentait convié.
Ou, si l'on veut, la façon dont le monde, par le christianisme, «s'éclaire sans qu'on y pense» devait être pour lui d'une immense attraction. «Ce qui me séduit terriblement, écrira-t-il un peu plus tard, dans les livres sacrés, c'est la simplicité du mystère qu'ils révèlent. A chaque page, l'éclosion terrestre de l'événement merveilleux me trouve aussi passionnément crédule que l'épanouissement d'une fleur au cœur du pré de juin. Il n'y a pas moyen de ne pas croire tant cela est vrai et séduisant[38].»