Nous sommes sans aucune nouvelle: simplement je remarque que la ligne qui va vers Etain est déserte, et les maisons de garde-barrière fermées.

Fournier rencontra-t-il comme moi, à l'entrée d'Etain, cette charrette à bâche, chargée de meubles et de gens, que nous prîmes pour une roulotte, que nous encadrâmes de cris et de plaisanteries, mais qui se turent, quand l'ayant croisée, nous découvrîmes derrière, accroupie entre un lit et une armoire, une jeune fille aux yeux complètement hagards?

Dans Etain, le flot des fugitifs encombrait la rue: «C'est épouvantable! Ils tuent les femmes et les enfants. N'y allez pas!» nous criait risiblement, du sein de la foule, une femme affolée.

A la sortie de la ville,—la nuit était tombée,—s'il y passa peu d'heures après moi, Fournier put voir tout l'horizon plein d'incendies tranquilles, chacun marquant un village: «Celui-là, nous disait un homme, c'est Audun-le-Roman, cet autre…» Et nous nous glissions dans une petite maison, où la famille, y compris un gros bébé rose et sale, était attablée en silence, et où l'on remplissait nos bidons d'un vin très cher et très mauvais.

Mais puis-je plus longtemps retracer par la mienne l'entrée de Fournier dans la guerre? Y eut-il ressemblance entre la façon dont nous vécûmes chacun, si près l'un de l'autre pourtant, ces instants? Je ne le saurai jamais. Le 24, notre division fut engagée pour la première fois à la lisière du Bassin de Briey. Mon bataillon était en première ligne, le sien en seconde. Et c'est sans doute tout près de lui, séparé seulement par la ligne de bivouacs des Allemands qui s'était refermée derrière nos positions, que je dus passer cette terrible nuit du 25.

Très endommagée dans cette première affaire, la division fut pourtant de tous les combats qui se livrèrent en fin d'août et pendant tout septembre autour de Verdun. Pendant la Marne, elle dut faire face de deux côtés en même temps: on la transporta plusieurs fois de Souilly sur la rive gauche de la Meuse, où elle servit à contenir le Kronprinz, aux Hauts-de-Meuse où elle s'opposa, vers les Eparges, à la poussée d'une autre armée allemande. C'est dans cette région, exactement au nord-est de Vaux-les-Palameix, au Bois de St-Rémy, qu'elle se trouvait le 22 septembre, au moment où les efforts des deux partis s'étant neutralisés, la ligne de front tendait à se fixer.

Il y avait pourtant encore, surtout dans ces bois, une certaine marge entre les deux armées. Fournier était revenu le matin même à sa troupe, de l'état-major où il avait été détaché pendant quelques jours. Son capitaine qui faisait fonction de commandant, voulut entreprendre une reconnaissance avec deux compagnies; Fournier commandait la 23e. Le parti atteignit la tranchée de Calonne que jalonnait la ligne des sentinelles et la franchit un peu à droite de la route de Vaux à St-Rémy; il s'enfonça sous bois, en colonne par quatre. Cent mètres plus loin, un peu avant la lisière, les hommes virent une forme bondir de derrière un arbre, courir, sauter dans un trou. Le capitaine ne voulut pas y prendre garde, malgré les avertissements de ses lieutenants, prétend-on.

Tout à coup, d'une petite tranchée invisible, un feu nourri fut dirigé sur cette troupe imprudemment massée. Les taillis s'opposaient à tout déploiement. Le capitaine voulut entraîner ses hommes et se précipita sur la tranchée, revolver au poing; mais il ne fut suivi que par les deux lieutenants et par un petit paquet, qui fut aussitôt décimé; le reste s'enfuit.

Fournier tomba, frappé au front, m'a affirmé un homme qui était près de lui.

Longtemps le mystère régna sur cet engagement et les histoires tantôt les plus encourageantes, tantôt les plus horribles circulèrent dans la troupe sur le sort des disparus. On crut que Fournier avait été seulement blessé et recueilli par l'ennemi. La fin de la guerre a cruellement détruit ce dernier espoir.