J'ai refait à pied, en 1919, la dure dernière étape sur cette terre de mon ami. Pays affreux, sur lequel pesait, à ce moment,—je ne sais s'il s'est ranimé depuis—une solitude vraiment monstrueuse. De Ranzières, sans rencontrer une âme, j'ai gagné Vaux-les-Palameix, rasé, enlevé par la guerre, comme on cueille un chardon avec un couteau, du vallon où il était tapi; je me suis assis longtemps sur une pierre plate, près du ruisseau, seul murmure en ce désert. J'ai monté la longue côte qui longe le Bois Bouchot, entre les arbres décharnés, épointés, noircis. Mais plus loin, toute la végétation avait repris et couvrait déjà les petits cimetières allemands, pleins de grenades, où s'effaçaient des noms. «Ein französischer Krieger», ou même: «Ein französischer Held», découvrais-je çà et là, mais pas une date qui fût antérieure à décembre 1914. Plus loin une ville de tôle ondulée,—les cadres de bois, à l'intérieur, qui servaient de lits, tout pourris et moussus déjà. Dans le talus même de la route, l'entrée de profonds abris, mais effondrés. Et tout seul, dans un taillis, par quel miracle échoué là? tout à coup un vieux coupé de louage, épave dérisoire.

Plus loin encore, à la lisière des bois, au bord de la pente qui descend vers St-Rémy, dans les parages où Fournier a dû tomber, sur les anciennes positions allemandes, les Américains, en 18, avaient campé. Conserves et brochures, du linge abandonné: une voie de soixante sinuait entre les buissons sournoisement; près d'un gros tas d'obus, un crâne de cheval tout blanchi; des croix par-ci par-là au pied des arbres, d'autres sur le versant découvert de la colline, comme de petites barques en peine, traînant un lourd filet, mais qui peu à peu, dans la terre, s'allège. Une paix cependant, désolante, infinie… Le vent berçait les arbres; une odeur de fraises me venait. Devant des baraques en bois, alignées droit comme dans un ranch, des chaises restaient debout en plein air. Je me suis assis.

Les autres endroits du front que j'ai visités depuis,—l'endroit même où j'ai été fait prisonnier,—n'ont su rien me redire. Mais là, tout à coup, à ce vague emplacement de mort, j'ai senti remonter en moi cette âme pénitente, saturée de tendresse et de larmes, comme agrandie de misère, et vraiment détachée de ce monde, vraiment saoule de renoncement, que la guerre un moment m'avait faite.

Est-ce celle dont fut habité Fournier au moment de mourir? Un compagnon de ses derniers jours me l'affirme. Elle avait en tous cas plus d'affinités avec sa nature qu'avec la mienne.

Je ne pense pas qu'il aimerait que j'embellisse indûment ses dernières transes, lui qui m'écrivait en 1906, à propos de la catastrophe de Courrières, s'indignant de la façon dont les journaux déguisaient en héros les malheureux rescapés: «Comme si on avait de beaux gestes lorsque la mort et cent pieds d'obscurité vous séparent du monde civilisé. Ou plutôt comme si tous les gestes, quels qu'ils soient, n'étaient pas beaux, dans l'horreur et l'effroi de ce drame.»

Pourtant je songe combien plus que moi il était capable de foi et de courage. Son esprit n'avait pas de barrières critiques; le flot, qui força les miennes, un moment, n'eut certainement, pour l'envahir, qu'un assaut bien moins fort à donner.

Et puis il était meilleur que moi, plus tendre, plus confiant, plus insouciant de sa perfection abstraite. Ce contre quoi je m'étais si longtemps révolté, en lui, son refus de s'étudier, sa façon de regarder au dehors plus qu'en lui-même, son goût de l'action plus que de la connaissance, et même sa recherche de l'illusion, qu'il avouait lui être plus chère et plus parente qu'aucune réalité, durent hausser tout naturellement son âme au niveau de cette grande vague qui n'eut plus qu'à le prendre, à l'emporter.

On s'étonnera peut-être que je raisonne si longtemps sur les chances que mon ami ait éprouvé un sentiment qu'on considérera comme seul indiqué, seul admissible dans les circonstances où il se trouvait. Mais tout le monde ne sait peut-être pas qu'il est assez dur de s'avancer tout vivant, au comble de sa force, entre les bras de la mort. Tout le monde ne sait peut-être pas qu'il faut une certaine «grâce» pour renoncer, en pleine conscience, non pas seulement au charme de la vie, à ceux qu'on aime, mais encore à tout ce que l'on sent en soi de capacités latentes et, pour tout dire d'un mot, à son œuvre quand on en porte une. Une forêt, que le vent caresse comme à l'habitude, vous rappelant la vie, mais où l'on devine la greffe secrète de mitrailleuses et de fusils, c'est un décor assez sinistre et pour que le pas d'un homme jeune et fort y reste calme et qu'une certaine joie l'y accompagne encore, il est besoin de lui supposer quelques encouragements intérieurs.

De tels encouragements, d'ailleurs, je le répète, tout m'indique que Fournier fut amplement gratifié. Il y avait cette âme en lui, que j'ai dite, si prompte à s'aliéner, et puis son profond amour de la France, et puis surtout sa facilité à prendre la vie comme un «grand jeu» (qu'il avait aimé cette expression de Kim!), comme une aventure par où rejoindre quelque chose de mieux.

Je ne dis pas qu'il s'est séparé de nous sans tristesse; mais cet ordre de son capitaine d'«aller chercher les Boches» («Faut trouver les Boches», disait sans cesse ce malheureux, dont il semble que ce fut toute la pensée tactique),—cet ordre dut lui apparaître à peu près comme à Meaulnes l'appel de Frantz: vain et irrésistible. Ce fut l'invitation à quitter ce peu de bonheur qu'il avait conquis, pour une chance plus obscure, mais plus grande.