«Blessé, mais amoureux, me répondit-il justement lui-même dans une des nombreuses apologies qu'il me fit de son héros[2], blessé mais orgueilleux. Blessé, mais d'une si grande douceur de cœur. Blessé, parce que tout cela; et ironique parce que blessé et seulement pour cela. Il n'a jamais été que le jeune homme timide (à ne pas pouvoir passer devant une «dame» sans tomber), et qui a répété toute sa vie:

Oh! qu'une, d'elle-même, un beau soir, sût venir,

Ne voyant que boire à mes lèvres et mourir.

[2] Lettre du 22 janvier 1906.

Fournier était tout à fait exempt de cette timidité extérieure et physique qu'il attribue ici à Laforgue, mais il en avait une plus secrète, à base de tendresse et d'orgueil, qui ne le paralysait pas moins. Comme Laforgue, il avait un immense besoin de la Femme, mais avant tout comme d'un calmant pour sa susceptibilité frémissante; il ne supportait pas l'idée d'être à découvert devant elle, en butte à ses flèches, déconcerté, malmené; une pureté et une innocence parfaites en elle étaient indispensables à la formation de son amour.

Il lui fallait l'union des âmes avant celle des corps et un certain absolu d'affection où se plonger. Toutes les exigences de Laforgue, il les reconnaissait pour siennes.

Et aussi les déceptions, car il n'était pas sans se rendre compte confusément de ce que son rêve avait d'irréalisable. Il en éprouvait d'avance cette même irritation désolée qu'il voyait chez Laforgue se tourner en ironie. «Ironique parce que blessé et seulement pour cela.»

Laforgue devait lui servir comme d'une vengeance anticipée contre cette étrange nation des femmes à laquelle il avait la plus étrange idée encore d'aller demander du bonheur. Il avait à ce moment-là des relations, tout à fait pures d'ailleurs, avec une petite étudiante, qu'il accompagnait chaque dimanche et tâchait de former suivant son idéal. Il ne cherchait pas trop à la transfigurer à mes yeux; mais je sentais quelque chose en lui, dès ce moment, se débattre contre les bornes par trop précises qu'elle infligeait à son imagination; il la lui fallait déjà plus sincère, plus candide surtout qu'elle ne pouvait être. Et de ses petitesses, de ses coquetteries il souffrait comme d'autant d'injustices qu'elle eût commises envers lui.

Pourtant il ne faudrait pas se représenter Fournier comme dominé par le scepticisme moral ou le dépit, ni comme dépourvu de tout réalisme; à ses chanceuses aspirations le goût des choses concrètes formait dès ce moment contrepoids.

Déjà chez Laforgue il n'admirait pas seulement l'exilé en ce monde ni l'amant tyrannique et craintif. Voulant me le faire comprendre et aimer, c'est toute une série d'impressions de nature, choisies au hasard des pages, qu'il recopiait pour moi dans une de ses lettres: