Le lendemain, le vent était toujours sud-ouest. Pendant tout le jour une pluie torrentielle tomba et je continuai à tenir la cape sous une voilure réduite.
J'avais fait réparer le rouleau de mon gui à Gibraltar, mais après quelques jours de mauvais temps, je ne fus pas surpris de constater que la plupart des dents du rouleau étaient brisées. Cet appareil destiné à réduire la surface de ma grande voile m'avait été livré à Cannes quelques jours avant mon départ. La roue avait quatre centimètres de diamètre de moins que je ne l'avais prescrit et le métal n'était pas l'alliage voulu de bronze et de manganèse. Ce défaut de construction, dû à la mauvaise foi du fabricant, rendit mon voyage plus pénible, et m'obligea à amener complètement la grand'voile chaque fois qu'un grain m'obligeait à réduire la voilure.
Ma grand'voile commence à se découdre et je dois l'amener pour la réparer avant qu'elle ne se déchire dans toute sa largeur. Le jour suivant était beau et je hissai ma grand'voile réparée et toutes mes voiles de beau temps. A midi, une observation me donna ma position comme 50 milles ouest de Gibraltar.
A 14 heures, ce jour, le cap Spartel, promontoire avancé de la côte africaine, disparut derrière l'horizon. J'étais maintenant seul entre le ciel et l'eau.
J'eus bientôt la satisfaction de rencontrer les vents alizés, qui furent une légère brise d'est le premier jour, et soufflèrent ensuite très frais du nord-est. Depuis le départ, j'attendais avec impatience l'apparition des premiers poissons volants. Aussi, je fus joyeux quand, le 10 juin, un petit poisson éblouissant de lumière sortit de l'eau et vola une centaine de mètres en avant de mon bateau avant de disparaître.
Vent arrière et portant toute sa voilure, mon bateau ne pouvait rester de lui-même sur sa course. En ceci, j'étais moins heureux que le capitaine Slocum, qui put faire de longs parcours vent arrière à bord du Spray sans toucher à la barre.
C'est pourquoi, pendant ces premiers jours de vents alizés, après avoir tenu la barre pendant douze heures, je mis mon navire à la cape pour pouvoir prendre du repos.
Dans la marine, les quarts sont de quatre heures. Tenir la barre pendant douze heures de suite est très dur, surtout vent arrière, car il faut une attention soutenue pour éviter l'empannage, aventure désagréable qui arrive quand le bateau reçoit tout à coup le vent de l'autre bord; la grand'voile change de bord si brusquement que le poids du gui entre les haubans entraîne souvent la perte du mât.
Voici quelle était la routine de ma vie dans ces premiers jours de vents alizés. Le matin, à 5 heures, je sautais de ma couchette pour cuire mon déjeuner qui comportait invariablement du porridge, du lard, du biscuit de mer, du beurre salé, du thé et du lait stérilisé.
Je découvris bien vite que j'avais été volé par certains fournisseurs de Gibraltar qui m'avaient vendu un baril de bœuf salé dont la partie supérieure contenait d'excellents morceaux, mais dont le reste n'était qu'os et graisse. De même, j'avais commandé une marque connue de thé, et le thé qu'on me livra était un mélange de très pauvre qualité.