Deux Américains, Slocum et Blackburn, traversèrent l'Atlantique d'Amérique en Europe à des époques différentes, seuls, sur des petits bateaux, en s'arrêtant aux Açores. Leur plus long passage sans escale fut de 2.000 milles.

Jamais personne n'avait tenté seul la traversée de l'Atlantique nord de l'est à l'ouest.

Slocum avait accompli un exploit jamais égalé en restant seul soixante-douze jours en mer dans le Pacifique.

J'ai toujours eu pour ce grand navigateur la plus profonde admiration. Je savais que ma traversée durerait probablement plus qu'aucune des siennes et cependant je partais joyeux à la pensée des difficultés à surmonter.

A bord d'un voilier on ne sait jamais quand on arrivera, et c'est pourquoi je partis avec plus de quatre mois de vivres; les vents ne me furent guère favorables et j'eus bien souvent à me louer de ma prévoyance.

Je quittai donc Gibraltar le 6 juin à midi. Il faisait très beau. Laissant derrière moi le port, et poussé par une brise légère, j'étais étendu sur le pont, rêvant des jours qui allaient venir.

J'avais une confiance absolue dans mon vaillant navire et ma navigation. J'envisageais avec joie mon passage dans les vents alizés où je trouverais un soleil ardent et les poissons volants des mers tropicales. Je jetai mes derniers regards à la terre, au roc de Gibraltar étincelant de soleil.

La brise augmentait lorsque, sortant de la baie d'Algésiras, je mis le cap sur la sortie du détroit.

Les poissons étaient si nombreux autour de moi que l'eau semblait bouillonner. Des marsouins jouaient autour de mon bateau et les albatros plongeaient. C'était le moment d'essayer le winchester automatique qu'un ami m'avait offert à Gibraltar et bientôt un marsouin coulait, laissant une trace rouge dans l'eau. J'aurais été heureux de pêcher à la traîne, mais j'allais trop vite.

Vers le soir, la brise augmenta, et vers 10 heures c'était une véritable tempête. Le vent hala subitement sud-ouest, et mon grand foc se déchira en lambeaux. Puis vint une pluie torrentielle. Etant fatigué par mes préparatifs de départ, je mis à la cape et décidai de prendre une bonne nuit de repos. Le vent soufflait furieux, mais le Firecrest se conduisait merveilleusement, la barre attachée, dans les eaux si heurtées du détroit, pendant qu'en bas, dans ma cabine, je dormais confiant dans mon navire.