J'avais trouvé que je pouvais bien manier mon navire. Nous étions bons compagnons. Il faisait sa part du travail et moi la mienne. Je me sentais de plus en plus attaché à lui et admirais sa vaillance.
A vrai dire, 1.500 milles me séparaient encore du port de New-York, mais j'avais suffisamment de nourriture et d'eau.
Je ne savais pas quel temps j'allais rencontrer vers la côte nord d'Amérique, mais je gardais pleine confiance quoi qu'il pût arriver. Les tempêtes et l'ouragan qui attendaient la venue de mon petit cotre et de ses vieilles voiles allaient pourtant dépasser en violence tout ce que j'avais pu prévoir.
La navigation de mon navire était sans aucun doute une importante partie de mon voyage transatlantique, mais c'était le travail le moins fatigant. Je trouvais beaucoup plus essentiel d'être un bon matelot, d'être capable de réparer mes voiles et mes cordages que de prendre ma latitude et ma longitude.
Je préférais de beaucoup être appelé Alain le matelot que capitaine. Je crois qu'un marin qui ne saurait pas trouver sa position pourrait traverser l'océan seul, à condition de savoir manier son navire. Naviguant droit vers l'ouest à la boussole, il ne manquera pas l'Amérique. Il devra la rencontrer quelque part.
Un écrivain américain, Frank Norris, donne dans un de ses livres, le Matelot de la dame Loulou, une très curieuse description de la navigation d'un bateau. Il nous montre l'héroïne de son livre, couchée sur le pont, essayant d'amener, avec le sextant, une étoile vers l'horizon, puis se précipitant dans la cabine pour couvrir de chiffres, pendant toute la nuit, les quatre côtés de la table de loch… Au matin, dit-il, elle avait trouvé sa position et réglé le chronomètre.
Aussi attrayante que cette description puisse paraître au profane, elle est fort loin de la vérité.
Certainement Frank Norris n'eût jamais écrit cela s'il avait été un marin. En prenant une observation, le navigateur d'une petite embarcation doit se tenir aussi haut que possible au-dessus du pont pour diminuer l'erreur d'observation; au lieu de regarder le soleil ou une étoile, on regarde à travers le télescope du sextant vers l'horizon et l'on voit dans un miroir la réflection de l'astre.
Une fois que l'observation est prise, il ne faut que quelques minutes pour trouver la position. J'utilisais un sextant et un chronomètre. Ayant des connaissances mathématiques suffisantes, j'employais les plus modernes procédés de navigation qui sont adoptés sur les paquebots et dans la marine de guerre.
La difficulté est de prendre une observation dans une tempête et par une forte mer, car le pont glisse sous les pieds et le navire roule et tangue fortement; les deux mains sont nécessaires pour tenir le sextant et le navigateur solitaire doit se maintenir avec ses pieds pour ne pas tomber à la mer. C'est alors qu'il me fut très utile d'être toujours pieds nus.