Je suis prêt, l'instrument en mains. Où est l'horizon? Une vague énorme apparaît dans mon champ de vision et l'horizon semble subitement s'être élevé verticalement vers le ciel. C'est seulement, lorsque je suis au sommet d'une vague, que je peux voir l'horizon réel. Avant d'avoir pris mon observation, une nouvelle vague se brise à bord et moi et mon sextant disparaissons dans l'écume. La minute suivante, j'ai pris l'observation, mais j'ai perdu mon équilibre et je dois tout lâcher pour ne pas passer par-dessus bord. Enfin l'observation est prise et je peux me précipiter dans la cabine pour noter l'heure au chronomètre.
Maintenant je n'ai plus qu'à consulter mes tables de navigation; mais il faut encore avoir quelque esprit mathématique pour être capable de calculer pendant la tempête, au milieu des fortes secousses du navire.
Certainement, sur un petit bateau, si l'on peut trouver sa position à dix milles près, on peut se flatter d'avoir une excellente approximation.
CHAPITRE IX
Une nuit à la barre.
EUX mois auparavant j'avais quitté Gibraltar pour mon voyage de 4.600 milles, seul à travers l'Atlantique, par la longue route du sud. Pendant soixante jours je n'avais parlé à aucun être vivant. Les lecteurs de ce récit peuvent penser que cette période de solitude me sembla très dure à supporter: il n'en était rien. Le fait que je n'avais personne à qui parler ne me troublait jamais. J'étais accoutumé à être moi-même mon seul compagnon: mon bonheur tenait en effet à la grande fascination que l'océan exerçait sur moi.
La plupart du temps, j'étais très occupé à réparer les ravages du vent dans mes vieilles voiles. Elles s'ouvraient constamment le long des coutures et je travaillais sur un pont glissant et incliné sur lequel je devais me tenir en équilibre.
J'aurais pu faire des voiles neuves complètes avec beaucoup moins de travail, si j'avais transporté la toile de rechange nécessaire; mais j'en avais juste assez pour réparer les déchirures. Ma provision d'aiguilles diminuait et j'avais peur de manquer de fil avant mon arrivée au port.
En raison du mauvais état de mes voiles j'avais souvent à les changer. Les amener et les hisser suivant les différentes conditions du vent représentait déjà suffisamment de travail, mais j'avais en outre à amener souvent une voile pour la réparer et, ensuite, en hisser une autre à sa place.
D'autre part, j'avais deux ou trois repas à cuire par jour. J'avais peu de temps pour la lecture, quoique la bibliothèque du bord fût abondamment fournie de livres d'aventures maritimes. La nuit j'étais trop fatigué pour lire et je tombais dans ma couchette à moitié endormi. Mon sommeil était fort léger, car, au moindre changement de vent, je devais monter sur le pont pour modifier l'angle de la barre.