Et pendant que mon navire était secoué sur l'océan, j'avais des rêves étranges. Parfois ces rêves se passaient sur terre, mais l'idée fixe du but que je m'étais proposé me poursuivait toujours, et je pensais en dormant: Si je suis à terre, je n'ai pas traversé l'Atlantique, c'est donc que je ne serais pas parti. Le rêve devenait alors un atroce cauchemar. Je me réveillais baigné d'une sueur froide pour constater avec joie que j'étais à bord du Firecrest. Vite je jetais un coup d'œil sur le pont pour voir si tout allait bien à bord et je me rendormais en souriant à la pensée que mon navire se rapprochait sans cesse du but.
Bien souvent aussi c'était pendant le jour que je cherchais à prendre du repos. Souvent alors vers le soir la brise se levait et je passais la nuit à la barre. Il était toujours difficile de résister au sommeil; mais je ne m'ennuyais jamais pendant ces longues heures de veille. Le Firecrest glissait doucement laissant derrière lui un sillage phosphorescent et je gouvernais sur une étoile. Seul sur la mer, je regardais la voûte céleste et les mondes de lumière en occupant mon esprit à des considérations sur la faiblesse de l'homme et la pauvreté des systèmes philosophiques.
Je pensais à la théorie si incomplète de l'évolution, qui veut que tout évolue presque toujours dans un sens de progrès. Je pensais aux histoires des mondes qui veulent que la terre se soit refroidie progressivement et que l'homme soit parti du stage le plus bas pour arriver à la période actuelle. Ceci n'est, comme tout système, qu'une hypothèse émise par des hommes parce qu'elle semble expliquer mieux qu'une autre les phénomènes que nos faibles moyens nous ont permis de constater pendant notre époque.
On ne peut pas prouver que la terre n'ait pas existé il y a des millions de siècles. Elle s'est peut-être aussi alternativement refroidie et réchauffée. Le monde a peut-être connu à maintes reprises des degrés de civilisation très supérieurs aux nôtres. Des catastrophes périodiques ont pu à différents intervalles anéantir complètement toute civilisation et la presque totalité de la race humaine, qui recommencerait toujours indéfiniment le même cycle de l'âge de pierre à l'âge des grandes inventions. Tout en somme n'est qu'hypothèse et incertitude.
La connaissance absolue est interdite à l'homme. Parce qu'il est entraîné dans le mouvement relatif de la terre, il ne peut avoir que des notions relatives.
Pour connaître l'absolu, il faudrait qu'il puisse se tenir dans l'espace libre de tout mouvement. Mais alors il ne serait plus un homme, il serait Dieu.
Parfois aussi les différentes périodes de ma vie défilaient devant moi ainsi que tous les événements qui modifièrent ma conception de l'existence et firent que j'étais là à la barre de mon navire au milieu de l'océan.
C'est d'abord la trop grande sensibilité et les déceptions de mon enfance éprise d'idéal qui m'obligèrent de bonne heure à vivre en moi-même, puis la triste vie de pensionnaire au collège, la guerre et la mort de ma mère qui brisa ma vie par l'épouvantable tristesse du jamais plus.
Les souvenirs de guerre se précipitent devant ma mémoire: un combat du haut des airs, les balles incendiaires qui percent les flancs de mon appareil, l'avion ennemi qui descend en flammes, l'ivresse momentanée de la victoire. De retour à terre je ne suis plus, hélas, qu'un enfant qui a perdu sa mère.