E 9 août (soixante-quatre jours de Gibraltar) trouva le Firecrest à environ 500 milles est des îles Bermudes et approximativement, 1.200 milles de New-York, mon port de destination. Si je devais en croire mon expérience, il me faudrait environ un mois pour terminer mon voyage. Mais je savais que le passé n'était pas une indication certaine pour l'avenir.
Je pressentais que de fortes tempêtes d'ouest se trouvaient entre ma position présente et la côte américaine, prévision qui fut pleinement justifiée par la suite.
En fait, j'eus, dès ce jour, une indication de ce qui allait arriver.
Il y avait eu des orages et une forte mer toute la nuit. Le vent était ouest et très fort, je voulais passer au sud des îles Bermudes pour rencontrer le Gulf-Stream et profiter de son courant nord-est pour remonter vers New-York. Aussi je tournai le Firecrest vers le sud-est.
Durant l'après-midi, mon navire était resté pratiquement à la cape, pendant que je réparais les déchirures dans la grand'voile. L'après-midi, au moment de la hisser de nouveau, le vent avait atteint la force d'une tempête.
Les vagues étaient hautes et déferlaient à bord. Le pont était constamment sous l'eau, le cotre étroit se couchait sous la force du vent et plongeait dans la mer, ensevelissant le pont.
Celui-ci avait l'inclinaison du toit d'une maison, et je devais faire très attention pour me déplacer. Une glissade, et j'aurais été par-dessus bord, tandis que mon navire, sans maître désormais, s'en serait allé au loin, me laissant pour nourriture aux requins et aux daurades.
Le pont était tellement balayé par les vagues que je devais garder toutes les claires-voies et panneaux fermés. Il faisait chaud dans les cabines; dans de telles conditions, faire la cuisine était une tâche extrêmement difficile. Le poste était juste assez large pour me permettre de me tenir entre le réchaud à tribord et les barils d'eau de l'autre côté.
Si, dans un moment d'inattention, je posais une tasse ou un plat, il roulait immédiatement par terre du côté opposé. Mon réchaud avait aussi la mauvaise habitude de renverser de l'eau bouillante sur mes jambes et mes pieds nus; je devais garder une attention constante pendant que mon navire roulait dans les vagues.