Le Diable boiteux a cela de particulier qu'il procède visiblement des deux manières de Le Sage. Le titre et la donnée fondamentale appartiennent à Guevara. Les deux premiers chapitres du livre français sont une traduction presque fidèle du premier chapitre du livre espagnol. Sur quinze histoires racontées dans le chapitre III, sept sont tirées du Diablo cojuelo. A partir de ce moment, Le Sage abandonne complétement son modèle, plan et détails. Tout le reste du livre lui appartient en propre, à deux historiettes près.
Le livre dont s'inspira Le Sage, El Diablo cojuelo, fut imprimé pour la première fois à Madrid en 1641, in-8. L'auteur, Don Luis Velez de Guevara, né en 1570 à Ecija, mourut à Madrid en 1644, après avoir composé, dit-on, 400 pièces de théâtre et quelques autres ouvrages. La donnée de son Diablo cojuelo est ingénieuse, et l'ouvrage est semé de traits satiriques assez piquants, de tableaux de mœurs qui ne sont pas dépourvus d'intérêt. Mais deux choses rendent la lecture de ce livre fastidieuse: le style d'abord, d'un gongorisme outré; puis la persistance monotone avec laquelle l'auteur amène des éloges sans nombre et sans fin, comme s'il voulait racheter par des adulations personnelles quelques traits d'une satire générale qui n'offrait certes pas de dangers. On est surpris de voir ces éternelles louanges dans la bouche d'un démon, et l'on finit par ne plus s'intéresser à ce pauvre diable, qui paraît exclusivement préoccupé de jouer des tours de page et de se faire des protecteurs à la cour. Comme ce livre n'a jamais été traduit, j'en donne une analyse à la suite de cette préface.
Le Diable boiteux parut pour la première fois, comme je l'ai déjà dit, en 1707. Il eut un grand succès et fut réimprimé plusieurs fois la même année. On raconte que deux gentilshommes se disputèrent l'épée à la main la possession du dernier exemplaire de la seconde édition.
Cet engouement était légitime. Le Sage avait trouvé dans le plan de Guevara un cadre commode, dans lequel il avait enchâssé, sans compter, les traits spirituels et satiriques, les peintures du cœur humain où il excellait, des historiettes intéressantes et vivement contées. Qu'il dût à son imagination seule le sujet de toutes ces nouvelles, c'est ce que je n'ai garde d'affirmer. Sous ce rapport, il n'avait pas emprunté beaucoup à Guevara; mais il ne serait pas impossible de trouver dans la littérature espagnole le sujet de plusieurs de ses récits. On ne lui a pas ménagé les accusations de plagiat, et ces accusations seraient certainement méritées s'il n'avait eu soin d'avouer hautement ses emprunts. Il était de ceux qui prennent leur bien où ils le trouvent, et, comme il l'a dit lui-même, il lui semblait tout aussi naturel de mettre à contribution Lope de Vega ou Calderon, qu'Horace ou Virgile[2].
[2] Voy. Tome II, page 198.
Il est une autre source où il ne se faisait pas faute de puiser: il racontait volontiers, sous un voile transparent, les anecdotes parisiennes, et c'était un moyen de succès de plus. Ce garçon de famille qui devait trente pistoles à sa blanchisseuse et qui aime mieux l'épouser que la payer, c'est Dufresny; la veuve allemande qui se fait des papillotes avec la promesse de mariage de son amant, c'est Ninon; le comédien métamorphosé en figure de décoration, c'est Baron[3]. Les contemporains reconnaissaient bon nombre d'autres masques. Parfois Le Sage usait du même artifice pour décerner des éloges. Le grand juge de police dont il parle avec tant de vénération, et une vénération méritée (T. II, p. 146), c'est le Lieutenant de police d'Argenson.
[3] Je trouve ces indications dans la Notice de Mayer.