«Il arriva une de ces nuits que don Guillem, qui par hasard était éveillé lorsque le galant entra dans sa maison, crut entendre quelque bruit dans l'appartement de sa fille, peu éloigné du sien; il n'en fallut pas davantage pour inquiéter un père aussi défiant que lui: néanmoins, tout soupçonneux qu'il était, Emerenciana tenait une conduite si adroite, qu'il ne se doutait nullement de son intelligence avec don Kimen; mais, n'étant pas un homme à pousser la confiance trop loin, il se leva tout doucement de son lit, alla ouvrir une fenêtre qui donnait sur la rue, et eut la patience de s'y tenir jusqu'à ce qu'il vît descendre d'un balcon, par une échelle de soie, Lizana, qu'il reconnut à la clarté de la lune.

«Quel spectacle pour Stephani, pour le plus vindicatif et le plus barbare mortel qu'ait jamais produit la Sicile, où il avait pris naissance! Il ne céda point d'abord à sa colère, et n'eut garde de faire un éclat qui aurait pu dérober à ses coups la principale victime que son ressentiment demandait: il se contraignit, et attendit que sa fille fût levée le lendemain pour entrer dans son appartement: là, se voyant seul avec elle, et la regardant avec des yeux étincelants de fureur, il lui dit: «Malheureuse, qui, malgré la noblesse de ton sang, n'as pas honte de commettre des actions infâmes, prépare-toi à souffrir un juste châtiment. Ce fer, ajouta-t-il en tirant de son sein un poignard, ce fer va t'ôter la vie, si tu ne confesses la vérité: nomme-moi l'audacieux qui est venu cette nuit déshonorer ma maison.»

«Emerenciana demeura tout interdite, et si troublée de cette menace, qu'elle ne put proférer une parole. «Ah! misérable, poursuivit le père, ton silence et ton trouble ne m'apprennent que trop ton crime. Eh! t'imagines-tu, fille indigne de moi, que j'ignore ce qui se passe? J'ai vu cette nuit le téméraire; j'ai reconnu don Kimen: ce n'eût pas été assez de recevoir la nuit un cavalier dans ton appartement, il fallait encore que ce cavalier fût mon plus grand ennemi: mais sachons jusqu'à quel point je suis outragé: parle sans déguisement; ce n'est que par ta sincérité que tu peux éviter la mort.»

«La dame, à ces derniers mots, concevant quelque espérance d'échapper au sort funeste qui la menaçait, perdit une partie de sa frayeur, et répondit à don Guillem: «Seigneur, je n'ai pu me défendre d'écouter Lizana; mais je prends le ciel à témoin de la pureté de ses sentiments. Comme il sait que vous haïssez sa famille, il n'a point encore osé vous demander votre aveu; et ce n'est que pour conférer ensemble sur les moyens de l'obtenir, que je lui ai permis quelquefois de s'introduire ici.—Eh! de quelle personne, répliqua Stephani, vous servez-vous l'un et l'autre, pour faire tenir vos lettres?—C'est, répartit sa fille, un de vos pages qui nous rend ce service.—Voilà, reprit le père, tout ce que je voulais savoir: il s'agit présentement d'exécuter le dessein que j'ai formé.» Là-dessus, toujours la dague à la main, il lui fit prendre du papier et de l'encre, et l'obligea d'écrire à son amant ce billet, qu'il lui dicta lui-même:

Cher époux, seul délice de ma vie, je vous avertis que mon père vient de partir tout à l'heure pour sa terre, d'où il ne reviendra que demain: profitez de l'occasion; je me flatte que vous attendrez la nuit avec autant d'impatience que moi.

«Après qu'Emerenciana eût écrit et cacheté ce billet perfide, don Guillem lui dit: «Fais venir le page qui s'acquitte si bien de l'emploi dont tu le charges, et lui ordonne de porter ce papier à don Kimen; mais n'espère pas me tromper: je vais me cacher dans un endroit de cette chambre, d'où je t'observerai quand tu lui donneras cette commission; et si tu lui dis un mot, ou lui fais quelque signe qui lui rende le message suspect, je te plongerai aussitôt ce poignard dans le cœur.» Emerenciana connaissait trop son père pour oser lui désobéir: elle remit le billet, comme à l'ordinaire, entre les mains du page.

«Alors Stephani rengaîna la dague; mais il ne quitta point sa fille de toute la journée et ne la laissa parler à personne en particulier, et fit si bien que Lizana ne put être averti du piége qu'on lui tendait. Ce jeune homme ne manqua donc pas de se trouver au rendez-vous. A peine fut-il dans la maison de sa maîtresse, qu'il se sentit tout à coup saisi par trois hommes des plus vigoureux, qui le désarmèrent sans qu'il pût s'en défendre, lui mirent un linge dans la bouche pour l'empêcher de crier, lui bandèrent les yeux, et lui lièrent les mains derrière le dos. En même temps ils le portèrent en cet état dans un carrosse préparé pour cela, et dans lequel ils montèrent tous trois, pour mieux répondre du cavalier, qu'ils conduisirent à la terre de Stephani, située au village de Miédes, à quatre petites lieues de Siguença. Don Guillem partit un moment après dans un autre carrosse, avec sa fille, deux femmes de chambre, et une duègne rébarbative, qu'il avait fait venir chez lui l'après-dînée et prise à son service. Il emmena aussi tout le reste de ses gens, à la réserve d'un vieux domestique qui n'avait aucune connaissance du ravissement de Lizana.

«Ils arrivèrent tous avant le jour à Miédes. Le premier soin du seigneur Stephani fut de faire enfermer don Kimen dans une cave voûtée, qui recevait une faible lumière par un soupirail si étroit qu'un homme n'y pouvait passer; il ordonna ensuite à Julio, son valet de confiance, de donner pour toute nourriture au prisonnier du pain et de l'eau, pour lit une botte de paille, et de lui dire chaque fois qu'il lui porterait à manger: «Tiens, lâche suborneur, voilà de quelle manière don Guillem traite ceux qui sont assez hardis pour l'offenser.» Ce cruel Sicilien n'en usa pas moins durement avec sa fille; il l'emprisonna dans une chambre qui n'avait point de vue sur la campagne, lui ôta ses femmes, et lui donna pour geôlière la duègne qu'il avait choisie, duègne sans égale pour tourmenter les filles commises à sa garde.

«Il disposa donc ainsi des deux amants. Son intention n'était pas de s'en tenir là: il avait résolu de se défaire de don Kimen; mais il voulait tâcher de commettre ce crime impunément, ce qui paraissait assez difficile. Comme il s'était servi de ses valets pour enlever ce cavalier, il ne pouvait pas se flatter qu'une action sue de tant de monde demeurerait toujours secrète. Que faire donc pour n'avoir rien à démêler avec la justice? Il prit son parti en grand scélérat: il assembla tous ses complices dans un corps de logis séparé du château: il leur témoigna combien il était satisfait de leur zèle, et leur dit que, pour le reconnaître, il prétendait leur donner une bonne somme d'argent après les avoir bien régalés. Il les fit asseoir à une table, et au milieu du festin Julio les empoisonna par son ordre; ensuite le maître et le valet mirent le feu au corps de logis, et avant que les flammes pussent attirer en cet endroit les habitants du village, ils assassinèrent les deux femmes de chambre d'Emerenciana et le petit page dont j'ai parlé, puis ils jetèrent leurs cadavres parmi les autres; bientôt le corps de logis fut enflammé et réduit en cendres, malgré les efforts que les paysans des environs firent pour éteindre l'embrasement. Il fallait voir, pendant ce temps-là, les démonstrations de douleur du Sicilien: il paraissait inconsolable de la perte de ses domestiques.

«S'étant de cette manière assuré de la discrétion des gens qui auraient pu le trahir, il dit à son confident: «Mon cher Julio, je suis maintenant tranquille, et je pourrai, quand il me plaira, ôter la vie à don Kimen; mais avant que je l'immole à mon honneur, je veux jouir du doux contentement de le faire souffrir: la misère et l'horreur d'une longue prison seront plus cruelles pour lui que la mort.» Véritablement, Lizana déplorait sans cesse son malheur; et, s'attendant à ne jamais sortir de la cave, il souhaitait d'être délivré de ses peines par un prompt trépas.