«Mais c'était en vain que Stephani espérait avoir l'esprit en repos après l'exploit qu'il venait de faire. Une nouvelle inquiétude vint l'agiter au bout de trois jours; il craignait que Julio, en portant à manger au prisonnier, ne se laissât gagner par des promesses; et cette crainte lui fit prendre la résolution de hâter la perte de l'un et de brûler ensuite la cervelle à l'autre d'un coup de pistolet. Julio, de son côté, n'était pas sans défiance, et, jugeant que son maître, après s'être défait de don Kimen, pourrait bien le sacrifier aussi à sa sûreté, conçut le dessein de se sauver une belle nuit avec tout ce qu'il y avait dans la maison de plus facile à emporter.
«Voilà ce que ces deux honnêtes gens méditaient chacun en son petit particulier, lorsqu'un jour ils furent surpris l'un et l'autre, à cent pas du château, par quinze ou vingt archers de la Sainte-Hermandad, qui les environnèrent tout à coup, en criant: De par le roi et la justice. A cette vue don Guillem pâlit et se troubla: néanmoins, faisant bonne contenance, il demanda au commandant à qui il en voulait. «A vous-même, lui répondit l'officier: on vous accuse d'avoir enlevé don Kimen de Lizana: je suis chargé de faire dans ce château une exacte recherche de ce cavalier, et de m'assurer même de votre personne.» Stephani, par cette réponse, persuadé qu'il était perdu, devint furieux; il tira de ses poches deux pistolets, dit qu'il ne souffrirait point qu'on visitât sa maison, et qu'il allait casser la tête au commandant, s'il ne se retirait promptement avec sa troupe. Le chef de la sainte confrérie, méprisant la menace, s'avança sur le Sicilien, qui lui lâcha un coup de pistolet et le blessa au visage; mais cette blessure coûta bientôt la vie au téméraire qui l'avait faite; car deux ou trois archers firent feu sur lui dans le moment, et le jetèrent par terre roide mort, pour venger leur officier. A l'égard de Julio, il se laissa prendre sans résistance, et il ne fut pas besoin de l'interroger pour savoir de lui si don Kimen était dans le château: ce valet avoua tout; mais voyant son maître sans vie, il le chargea de toute l'iniquité.
«Enfin il mena le commandant et ses archers à la cave, où ils trouvèrent Lizana couché sur la paille, bien lié et garrotté. Ce malheureux cavalier, qui vivait dans une attente continuelle de la mort, crut que tant de gens armés n'entraient dans sa prison que pour le faire mourir, et il fut agréablement surpris d'apprendre que ceux qu'il prenait pour ses bourreaux étaient ses libérateurs. Après qu'ils l'eurent délié et tiré de la cave, il les remercia de sa délivrance, et leur demanda comment ils avaient su qu'il était prisonnier dans ce château. «C'est, lui dit le commandant, ce que je vais vous conter en peu de mots.
«La nuit de votre enlèvement, poursuivit-il, un de vos ravisseurs, qui avait une amie à deux pas de chez don Guillem, étant allé lui dire adieu avant son départ pour la campagne, eut l'indiscrétion de lui révéler le projet de Stephani. Cette femme garda le secret pendant deux ou trois jours; mais comme le bruit de l'incendie arrivé à Miédes se répandit dans la ville de Siguença, et qu'il parut étrange à tout le monde que les domestiques du Sicilien eussent tous péri dans ce malheur, elle se mit dans l'esprit que cet embrasement devait être l'ouvrage de don Guillem: ainsi, pour venger son amant, elle alla trouver le seigneur don Félix votre père, et lui dit tout ce qu'elle savait. Don Félix, effrayé de vous voir à la merci d'un homme capable de tout, mena la femme chez le corrégidor, qui, après l'avoir écoutée, ne douta point que Stephani n'eût envie de vous faire souffrir de longs et cruels tourments, et ne fût le diabolique auteur de l'incendie: ce que voulant approfondir, ce juge m'a ce matin envoyé ordre, à Retortillo où je fais ma demeure, de monter à cheval et de me rendre avec ma brigade à ce château, de vous y chercher, et de prendre don Guillem mort ou vif. Je me suis heureusement acquitté de ma commission pour ce qui vous regarde; mais je suis fâché de ne pouvoir conduire à Siguença le coupable vivant: il nous a mis, par sa résistance, dans la nécessité de le tuer.»
«L'officier, ayant parlé de cette sorte, dit à don Kimen: «Seigneur cavalier, je vais dresser un procès-verbal de tout ce qui vient de se passer ici, après quoi nous partirons pour satisfaire l'impatience que vous devez avoir de tirer votre famille de l'inquiétude que vous lui causez.—Attendez, seigneur commandant, s'écria Julio dans cet endroit: je vais vous fournir une nouvelle matière pour grossir votre procès-verbal: vous avez encore une autre personne prisonnière à mettre en liberté. Dona Emerenciana est enfermée dans une chambre obscure, où une duègne impitoyable lui tient sans cesse des discours mortifiants, et ne la laisse pas un moment en repos.—O ciel! dit Lizana, le cruel Stephani ne s'est donc pas contenté d'exercer sur moi sa barbarie! Allons promptement délivrer cette dame infortunée de la tyrannie de sa gouvernante.»
«Là-dessus Julio mena le commandant et don Kimen, suivis de cinq ou six archers, à la chambre qui servait de prison à la fille de don Guillem: ils frappèrent à la porte, et la duègne vint ouvrir. Vous concevez bien le plaisir que Lizana se faisait de revoir sa maîtresse, après avoir désespéré de la posséder: il sentait renaître son espérance, ou plutôt il ne pouvait douter de son bonheur, puisque la seule personne qui était en droit de s'y opposer ne vivait plus. Dès qu'il aperçut Emerenciana, il courut se jeter à ses pieds: mais qui pourrait assez exprimer la douleur dont il fut saisi, lorsqu'au lieu de trouver une amante disposée à répondre à ses transports, il ne vit qu'une dame hors de son bon sens? En effet, elle avait été tant tourmentée par la duègne, qu'elle en était devenue folle. Elle demeura quelque temps rêveuse; puis s'imaginant tout à coup être la belle Angélique, assiégée par les Tartares dans la forteresse d'Albraque, elle regarda tous les hommes qui étaient dans sa chambre comme autant de paladins qui venaient à son secours. Elle prit le chef de la sainte confrérie pour Roland; Lizana, pour Brandimart; Julio, pour Hubert du Lyon, et les archers pour Antifort, Clarion, Adrien, et les deux fils du marquis Olivier. Elle les reçut avec beaucoup de politesse, et leur dit: «Braves chevaliers, je ne crains plus à l'heure qu'il est l'empereur Agrican, ni la reine Marfise; votre valeur est capable de me défendre contre tous les guerriers de l'univers.»
«A ce discours extravagant, l'officier et ses archers ne purent s'empêcher de rire. Il n'en fut pas de même de don Kimen: vivement affligé de voir sa dame dans une si triste situation pour l'amour de lui, il pensa perdre à son tour le jugement: il ne laissa pas toutefois de se flatter qu'elle reprendrait l'usage de sa raison; et dans cette espérance: «Ma chère Emerenciana, lui dit-il tendrement, reconnaissez Lizana: rappelez votre esprit égaré; apprenez que nos malheurs sont finis; le ciel ne veut pas que deux cœurs qu'il a joints soient séparés, et le père inhumain qui nous a si mal traités ne peut plus nous être contraire.»
La réponse que fit à ces paroles la fille du roi Galafron fut encore un discours adressé aux vaillants défenseurs d'Albraque, qui pour le coup n'en rirent point. Le commandant même, quoique très-peu pitoyable de son naturel, sentit quelques mouvements de compassion, et dit à don Kimen, qu'il voyait accablé de douleur: «Seigneur cavalier, ne désespérez point de la guérison de votre dame: vous avez à Siguença des docteurs en médecine qui pourront en venir à bout par leurs remèdes; mais ne nous arrêtons pas ici plus longtemps. Vous, Seigneur Hubert du Lyon, ajouta-t-il en parlant à Julio, vous qui savez où sont les écuries de ce château, menez-y avec vous Antifort et les deux fils du marquis Olivier, choisissez les meilleurs coursiers et les mettez au char de la princesse. Je vais pendant ce temps-là dresser mon procès-verbal.»
«En disant cela, il tira de ses poches une écritoire et du papier, et, après avoir écrit tout ce qu'il voulut, il présenta la main à Angélique pour l'aider à descendre dans la cour, où, par le soin des paladins, il se trouva un carrosse à quatre mules prêt à partir: il monta dedans avec la dame et don Kimen; et il y fit entrer aussi la duègne, dont il jugea que le corrégidor serait bien aise d'avoir la déposition. Ce n'est pas tout: par ordre du chef de la brigade, on chargea de chaînes Julio, et on le mit dans un autre carrosse auprès du corps de don Guillem. Les archers remontèrent ensuite sur leurs chevaux, après quoi ils prirent tous ensemble la route de Siguença.
«La fille de Stephani dit en chemin mille extravagances, qui furent autant de coups de poignard pour son amant. Il ne pouvait sans colère envisager la duègne. «C'est vous, cruelle vieille, lui disait-il; c'est vous qui, par vos persécutions, avez poussé à bout Emerenciana et troublé son esprit.» La gouvernante se justifiait d'un air hypocrite, et donnait tout le tort au défunt. «C'est au seul don Guillem, répondait-elle, qu'il faut imputer ce malheur: ce père trop rigoureux venait chaque jour effrayer sa fille par des menaces qui l'ont fait enfin devenir folle.»