ATROPOS. Comme il nous a pris fantaisie de faire un sujet vertueux et fortuné de cet enfant, faisons aussi par caprice un fripon et un malheureux de son frère. C'est ce que nous faisons tous les jours.

LACHESIS. Vous me prévenez.

CLOTHO. C'est ce que j'allais vous proposer.

ATROPOS, souriant. Dans la disposition où nous sommes toutes trois, nous allons faire un aimable garçon... Allons, Lachesis, mettez d'abord la main dans tous les vases des vices. Il s'agit ici de former un mortel qui soit capable de tout.

LACHESIS, après avoir trempé les doigts dans plusieurs vases. Vous pouvez, mes sœurs, ordonner présentement de ce garçon tout ce qu'il vous plaira: je vous proteste que je viens de lui donner les dispositions nécessaires à bien jouer dans le monde les personnages que vous voudrez.

CLOTHO. Ces bonnes semences qu'il reçoit de votre main bienfaisante vont germer à vue d'œil: il fera mille espiégleries dans son enfance. Le marchand de soie crue, après avoir en vain mis en usage tous les châtiments pour le corriger, l'abandonnera. Le jeune homme, suivant ses mauvaises inclinations, tombera bientôt entre les mains de la justice, qui se contentera de le punir, pour la première fois, en lui faisant appliquer sur les fesses cinquante coups de canne de bois de bambou, ce qui ne le rendra pas plus sage. Il se fera condamner aux galères pour trois ans; après quoi il ira se présenter aux bonzes de la pagode qui est auprès de la ville de Fo-cheu. Ils le recevront gracieusement, et lui permettront d'aspirer à l'honneur d'être de leur secte.

LACHESIS. Oh! puisqu'il doit devenir bonze, il faut que je lui donne l'esprit de son état. Je n'ai pas trempé les doigts dans le vase de l'hypocrisie... (Elle met la main dans le vase de l'hypocrisie.)... Il ne lui manque à présent aucune des vertus qu'ont ces vénérables solitaires.

CLOTHO. Avant que les bonzes l'initient à leurs mystères, ils lui laisseront croître la barbe et les cheveux pendant l'espace d'une année entière, lui feront porter une robe déchirée, et l'obligeront d'aller de porte en porte chanter les louanges de Foë, l'idole de cette pagode. De plus, il ne mangera rien que des herbes et des fruits. Il faudra qu'il combatte sans cesse le sommeil; et quand il n'y pourra résister, un de ses confrères, chargé du soin de le réveiller à coups de bâton, s'en acquittera fort exactement. Après un si doux noviciat, il endossera une longue robe grise: on lui mettra sur la tête un bonnet de carton sans bords et doublé d'une toile noire; ensuite tous les bonzes entonneront des hymnes dont personne n'entendra le sens, et leur chant, accompagné de petites clochettes, fera une espèce de charivari assez réjouissant. Enfin la cérémonie de la réception de ce nouveau bonze finira par un repas où il y aura plus d'abondance que de délicatesse, et où tous les confrères boiront à l'envi, jusqu'à ce qu'ils soient ivres-morts.

ATROPOS, à Clotho. Est-ce là tout ce que vous voulez ordonner qu'il arrive à ce pieux Chinois?

CLOTHO. Ajoutez-y ce qu'il vous plaira.