ATROPOS. C'est ce que je vais faire. Quinze ans après avoir été reçu bonze de la façon que vous venez de dire, il se verra supérieur de la pagode. Alors il édifiera le public par l'éclat d'une aventure dont il sera le héros, et qui fera beaucoup de bruit dans toutes les provinces de la Chine.
LACHESIS. Je suis curieuse de savoir quel doit être ce grand événement dont vous prétendez embellir l'histoire de ce bonze.
CLOTHO. Et moi tout de même.
ATROPOS. Le voici. La fille d'un docteur chinois, suivie de deux jeunes servantes, passera un jour devant la pagode, dont la porte sera ouverte; elle y entrera pour faire sa prière; n'apercevant personne, elle s'avancera jusqu'à l'autel de l'idole, où elle se mettra dévotement à genoux. Notre supérieur, caché dans un endroit d'où il pourra tout voir sans être vu, la regardera; et la trouvant fort à son gré, il ira promptement chercher ses compagnons, auxquels il ordonnera d'enlever ces trois femmes.
LACHESIS. Et cet ordre apparemment n'aura pas plus tôt été donné, qu'il sera brusquement exécuté?
ATROPOS. Assurément. Le docteur, étonné de ne plus voir sa fille, et fort en peine de savoir ce qu'elle est devenue, fera tant de perquisitions qu'il apprendra que les bonzes l'auront en leur pouvoir. Il s'adressera aussitôt au général des Tartares de la province, et se plaindra du ravissement de sa fille. Le général, prompt à rendre justice, se transportera d'abord à la pagode avec le docteur, et demandera les personnes enlevées. Les bonzes répondront que Foë est devenu amoureux de la maîtresse, et l'a fait enlever avec ses deux suivantes. Le supérieur, payant d'effronterie, ajoutera que Foë, en voulant bien honorer de ses embrassements la fille du docteur, le comble de gloire, lui et toute sa famille; mais le général tartare, sans s'arrêter aux fables des bonzes, visitera lui-même tous les réduits de sa maison et du jardin. Il entendra des voix confuses qui sortiront d'une grotte percée dans un rocher; il fera abattre une porte de fer qui fermera l'entrée, et trouvera dans ce lieu souterrain la fille du docteur avec plusieurs autres compagnes de son infortune. Elles seront toutes rendues à leurs familles, et l'on mettra, par ordre du général, le feu aux quatre coins de la pagode, qui sera réduite en cendres avec ses infâmes ministres[7].
[ [7] M. Le Gentil dit dans son Voyage autour du monde que les missionnaires qui étaient de son temps à la Chine l'assurèrent que pareille aventure était arrivée dans une pagode.
CLOTHO, à Lachesis. Que vos doigts se préparent à filer les jours d'une fille qui prend naissance en ce moment dans l'Amérique méridionale. Une Portugaise naturelle du Brésil donne une héritière à son époux, qui est un des plus riches maîtres de plantations qu'il y ait dans la ville de San Salvador. Prodiguons les vertus à l'enfant, faisons-en une petite Lucrèce.
LACHESIS. Fi donc, Clotho, vous plaisantez apparemment; ce serait bien déplacer la chasteté. Non, non, ce n'est pas la peine d'aller chercher le vase qui donne cette vertu, et dont il ne faut nous servir qu'à la prière de Minerve ou de Junon. Une fille sage en Guinée y paraîtrait un phénomène nouveau... (Elle trempe le bout de ses doigts dans les vases de la beauté et de la volupté)... Contentons-nous de rendre celle-ci parfaitement belle. Pour cet effet, je veux qu'elle ait un teint noir et luisant, le nez fort écrasé, une très-grande bouche et de très-petits yeux. Quand elle aura quinze ans, elle sera l'idole des Portugais du Brésil.
ATROPOS, riant. Ah! ah! ah! je ne puis m'empêcher de rire, en voyant Lachesis mettre la main dans le vase de la beauté pour faire une pareille créature, qui serait un monstre pour les Européens.