D’après ces anticipations précieuses, la lune pascale devait être sacrée entre toutes, puisqu’avec ce croissant d’équinoxe on voyait réellement toutes choses croître, en même temps que le rouge-gorge, le merle et le pinson annonçaient tous les autres chants. C’est pourquoi cette lune, arrivée à son plein, fut le signe par excellence ; et les deux divinités du ciel, alors réconciliées, fixèrent la fête du printemps bien avant que l’Église eût dressé le Comput, qui est le calcul de ces rencontres entre la lune des bourgeons et le soleil équinoxial. Que l’homme ressuscite alors, et se reconnaisse Dieu, ce n’est que mimique et danse réglée, qui exprime, redouble et confirme l’allégresse universelle, en même temps qu’elle la tempère. Car il n’y a que les faunes et chèvre-pieds qui dansent sans mesure et au premier rayon ; ce sont des êtres sans mémoire et sans archives, qui n’ont pas remarqué la loi périodique, et les vrais signes du recommencement. Et ces formes imaginaires représentent bien des hommes encore pris dans l’animalité, et qui ont en quelque sorte les pieds plus prompts que la tête. C’est pourquoi ces métaphores sont belles aussi, et vraies aussi. Seulement les chèvre-pieds n’en savent rien ; ils dansent.

XXXI
RÉSURRECTION

Il faut être déjà avancé dans l’astronomie pour célébrer dans la nuit de l’année la naissance du Sauveur ; la Noël n’appartient pas à l’enfance humaine. Au contraire la fête de Pâques fut toujours et partout célébrée. Sous tant de noms, d’Adonis, d’Osiris, de Dionysos, de Proserpine, qui sont la même chose que le Mai, la Dame de Mai, Jacques le Vert, et tant d’autres dieux agrestes, il faut au temps des primevères célébrer la résurrection ; cette métaphore nous est jetée au visage. Et, par contraste, ces retours du froid sont des flèches de passion. Au matin, après une nuit de glace, la mort est énergiquement affirmée ; les tendres pousses sont réduites à la couleur de la terre et des arbres nus ; quelque chose est consommé. Espoirs trompés, pénitence, et quelquefois révolte, comme en cette fête des Rameaux où la foule porte des branches de buis et de sapin ; cette forte mimique entrelace l’espoir, la déception et l’impatience en couronne printanière. Naïf poème, sans aucune faute.

Nous croyons faire des métaphores, mais bien plutôt nous les défaisons. De ce premier état de la pensée, où les choses elles-mêmes font nos danses, nos chants et nos poèmes, tous les arts viennent porter témoignage, chacun selon son rang ; mais le langage commun est sans doute l’œuvre la plus étonnante. J’ai mis un long temps à reconnaître la parenté que le langage signifie entre l’homme cultivé et le culte ; mais que tout culte soit frère de culture au sens ordinaire, cela passe toute profondeur. On devine des temps anciens où la mimique pascale était la même chose que le travail. Qu’une chose en signifie une autre, cela doit être expliqué par la structure du corps humain, agissant selon les choses, mais surtout selon sa propre forme, objet aussi pour chacun dans la commune danse. Ainsi les dieux dansèrent d’abord. Et par ce détour, les animaux qui miment aussi selon leur corps les fêtes de nature, devaient être objets aussi de ce culte des signes, comme on le vit aux temps passés. Il n’y eut point d’abord de différence entre le culte et l’élevage. La religion fut donc agreste, et le moindre ornement de nos temples en témoigne encore.

Cet accord Sybillin, comme parle Hegel, entre l’homme et la nature, est ivresse par soi ; ivresse, encore un mot à sens double que les poètes reconnaissent ; et dans l’orgiaque il y a ce double sens aussi, et la colère au fond. D’après ces vues on comprend les Bacchantes, et les mystères de Cérès Eleusine. Le fanatisme est aussi ancien que la danse. Et il se peut bien que l’Homme Signe ait été anciennement sacrifié, aux jours où l’on fêtait ensemble la mort et la résurrection de toutes choses. Frazer sait bien dire que dans les rites primitifs la victime était le dieu lui-même, ce qui nous approche de notre théologie.

Au temps de Chateaubriand, les apologistes essayaient encore de prouver les dogmes catholiques par cet accord et ce pressentiment des religions sur toute la terre ; mais en ce sens toutes les religions se trouvent ensemble prouvées, par cet accord, et toutes vraies, comme il est évident, puisqu’elles s’expliquent enfin par la structure du corps humain et par les rapports de la vie humaine à la vie planétaire. La première pensée fut l’art, la première réflexion sur l’art fut religion, la réflexion sur la religion fut philosophie, et la science enfin fut réflexion sur la philosophie même, ce qui explique assez nos idées, toutes métaphoriques, toutes abstractions de cérémonie.

XXXII
LA FÊTE-DIEU

« On s’instruit en voyageant, et assurément cette diversité des peuples, des coutumes, et des Dieux est utile à considérer. Mais, d’un autre côté, l’on n’apprend jamais que ce que l’on sait déjà. Je viens de voir une longue procession de Français qui célébraient la fête du blé. C’est dans le temps que l’on voit jaunir les moissons, quand le soleil est au plus haut de sa course. Alors se déroule cette fête, qui est remarquable par les chants et par une sérieuse allégresse ; je me suis cru dans mon pays. Les jeunes filles vêtues de blanc, et les jeunes garçons portant l’habit militaire, mais sans aucune arme, font un long cortège ; tout le peuple a revêtu ses vêtements de fête, et les femmes ont des chapeaux fleuris, en hommage au soleil. Sur le chemin du dieu, les maisons sont parées d’étoffes blanches, de verdure et de fleurs. Le sol est jonché de fleurs et de longues flammes d’iris, disposées de façon à représenter le soleil, père du blé. Au devant du dieu s’avancent des enfants vêtus de blanc et couronnés de roses, qui jettent des roses effeuillées. L’image du dieu est portée par un vieillard tout vêtu d’or et protégé par un grand voile tout doré que portent les plus riches des habitants, qui font ainsi hommage au soleil et au blé, sources de toute richesse.

« Il n’est pas permis de contempler l’image du dieu, et tous se prosternent sur son passage. Toutefois, usant du privilège des voyageurs, et ainsi que font les étrangers chez nous, je me suis permis de regarder de côté, tout en donnant les marques du plus profond respect. L’image a la forme d’un soleil d’or, mais le centre en est d’un blanc immaculé. Un prêtre m’a dit que ce que l’on voit ainsi dans une sorte de boîte de cristal qui est au centre du soleil, c’est un morceau du pain le plus pur, et sans levain ; et c’est ce pain qui représente le dieu. J’ai compris d’après cela que cette fête est la fête du blé, et aussi la fête du soleil, père du blé. Toutefois le prêtre qui a bien voulu m’instruire parle volontiers par figures, comme font tous les prêtres, et pense que ce pain sans levain représente une nourriture d’esprit, qui donnerait force d’âme et sagesse. De même ce soleil d’or représenterait l’Intelligence infinie, source de toutes nos idées. Il m’a paru posséder là-dessus une doctrine secrète, et plaindre ceux qui l’ignorent. J’ai donc feint de le comprendre ; mais il me semble que je le comprends beaucoup mieux qu’il ne se comprend lui-même. Nul n’ignore que le Soleil et le Pain sont les soutiens de toute sagesse et de tout esprit en ce monde. Et si quelque orgueilleux se disait maître de penser et de vouloir sans ces secours extérieurs, je voudrais le voir deux jours seulement sans soleil ni pain. Je veux bien qu’on appelle grâce ces secours qui nous permettent de savoir un peu et de vouloir pour le mieux ; que cette grâce nous arrive par le soleil et le pain, c’est ce qui frappe tous les yeux ; et c’est donc sous les formes du soleil et du pain qu’il est convenable de célébrer le Bienfaiteur. Mais il me semble qu’après cela c’est notre propre affaire de vouloir et de penser comme il faut ; et il me paraîtrait impie de remercier le Bienfaiteur de ce que nous avons nous-mêmes fait de bien en ce monde ; car cela, c’est notre affaire, une fois que nous sommes pourvus de blé. Il est remarquable que la religion universelle soit toujours jointe à quelque croyance superstitieuse, conseillère de paresse et de faiblesse. » Ainsi philosophait le Huron, parce qu’il avait vu passer la procession de la Fête-Dieu.

XXXIII
LE CULTE DES MORTS