Les apparences sont fortes, car l’enfant imite. Le vêtement de la caste et les outils règlent encore ses mouvements de plus près, et ses pensées en même temps que ses mouvements. L’opinion et l’institution ensemble le persuadent. Selon la Politesse toute pensée est scandaleuse ; c’est le vieillard qui sait ; espères-tu faire mieux ? Cette loi n’est plus écrite, mais elle est puissante encore. Ce qu’il y a de puéril en toute idée est si activement méprisé par les Anciens que l’on voit la jeunesse, après un étonnant départ, bientôt demander pardon à tous les dieux barbus et chauves, et ainsi se faire vieille avant le temps, ce qui est la coquetterie des jeunes ministres.

La grande nuit de Noël nous invite au contraire à adorer l’enfance ; l’enfance en elle et l’enfance en nous. Niant toute souillure, et toute empreinte, et tout destin en ce corps neuf ; ce qui est le faire dieu par-dessus les dieux. Que cela ne soit pas facile à croire, je le veux ; si l’enfant croit seulement le contraire, il donnera les preuves du contraire ; il se marquera de l’hérédité comme d’un tatouage. C’est pourquoi il faut résolument essayer l’autre idée, ce qui est l’adorer. Ayez la foi, et les preuves viendront. Il était prouvé qu’on ne pouvait se passer d’esclaves ; mais c’était l’esclavage lui-même qui faisait preuve ; et la guerre aussi est la seule preuve contre la paix. L’inégalité et l’injustice font preuve d’elles-mêmes par le fait, et se justifient par le fait ; de ce que la force règne, il résulte qu’il faut se défendre, et la force règne ; mais c’est un cercle d’institution et de costume ; de quoi il n’y a point pensée à proprement parler ; penser c’est refuser. Je ne lis jamais un discours public sans admirer ces pensées sans penseur, pensées d’abeille, bourdonnement. « Nous recommencerons donc toujours ? » disait Socrate, ce vieillard enfant. Cependant les vieillards pensaient selon leur bonnet, et les jeunes se donnaient l’air vieux afin de mériter le bonnet ; car l’ancienne foi détourne de vouloir. Mais la nouvelle foi commande d’abord de vouloir, et donc d’espérer, car l’un ne va pas sans l’autre. Et puisque le beau signifie quelque chose, tel est le sens de cette belle image, les rois Mages, chargés d’insignes, adorant l’enfant nu.

XXIX
LA VIERGE MÈRE

En ces jours cléments du mois d’août, on voit partout des mères portant des tout petits à peine nés. Chacun admire ces mouvements de piété parfaite, cette paix, cette espérance, cet enveloppement, cette précaution, surtout ce retour de l’enfant vers sa propre vie, parfaite amitié et adhérence, qui n’a point lassé les peintres. A bon droit les prêtres célèbrent la Vierge Mère en ces temps du plein été. Mais y penseront-ils seulement ? Et qui donc y pensera ? Le vrai culte se voit dans la foule, sans une seule faute ; l’impatient se range de lui-même ; la mère passe la première partout, comme une reine. Ce bonheur sans paroles, et par la seule vue, range les passions et les fait sourire.

Que l’athlète ait été adoré au-dessus des aveugles forces, c’est un beau moment. Mais l’Humanité montre de la suite et une parfaite philosophie, comme les mythes le font voir. Le Juste en croix est dieu déjà dans le Gorgias de Platon ; cette idée étonne ; Socrate n’en peut trouver de preuve que dans sa propre volonté. Voyez pourtant comment une idée peut faire son chemin. Mais la commune méditation ne pouvait s’arrêter là, et la froide doctrine de l’homme dut plier devant l’intercession de la Vierge Mère. Cette simple image de la mère et de l’enfant vainquit les docteurs. L’enfant Jésus régna par le bonheur, comme règne l’Été. Tel est l’ordre des idées ; nos aigres doctrinaires n’y changeront rien. La beauté est heureusement la règle première et dernière de nos pensées.

« La femme, dit le sévère Aristote, doit surmonter la difficulté d’obéir. » Cette pensée semble heurter l’autre, et la femme elle-même s’y trompe ; mais qui donc pense selon son propre être ? Il serait mieux de contempler le vrai visage du commandement, qui n’est que celui de la nécessité extérieure. Il n’y a ici qu’une fausse majesté. « Il faut », c’est le mot du roi, et c’est le mot de l’homme ; mais c’est comme s’il disait : « Je ne puis. » Entendez cet aveu toujours dans les orgueilleuses déclamations du chef. Or, pour savoir ce qui est de nécessité, il n’y a qu’à observer, compter et mesurer sans aucun respect. La nécessité d’obéir est commune à l’homme et à la femme ; mais c’est plutôt l’homme, observateur et mesureur des choses, qui la fait connaître ; et cela ne mérite point respect, mais seulement précaution. Les passions de l’orgueil doivent être apaisées par cette vue, aussi bien chez l’esclave que chez le maître.

Où donc est l’abus ? En ceci que les passions commandent plus qu’il ne faudrait. Et où donc le remède, sinon en cette Humanité persuasive par sa seule présence ? Et cette opinion de présence ferait assez si la folle ambition de la femme n’empruntait les pensées de l’homme, afin de participer aussi à ce pouvoir du chef, qui n’est qu’esclavage. La femme est mégère en ce rôle ; car la mesure, du moins, sauve le chef ; mais les Furies, comme l’art ancien l’avait senti, sont bien nos punitions. Que de Furies au temps des massacres ! Ce laid visage nous avertit assez ; mais le laid avertit mal, parce qu’il irrite. Adorons maintenant le vrai et beau visage des mères. Guérissons-nous de grimace. Imitons cette paix. La justice suivra.

XXX
LA LUNE PASCALE

Les fêtes du Printemps sont de nature, et l’institution n’y a guère ajouté que des métaphores. L’idée de mort et de résurrection se retrouve chez tous les peuples, exprimant en même temps cet achèvement de l’hiver, les feuilles pourries et redevenues terre, les arbres dénudés, et aussitôt le réveil des forces végétales. C’est pourquoi toutes les cérémonies du monde, en ce temps-ci, imitent la mort et la renaissance ; et que le langage soit toujours humain, cela ne doit pas étonner ; c’est la métaphore essentielle. Je ne vois point de superstition dans la religion, ni la moindre erreur, à bien regarder. Ou bien alors il faudrait dire qu’Homère se trompe ou nous trompe, disant que les générations des hommes sont comme les feuilles des arbres. Les palmes et le buis des Rameaux sont des signes, et la messe de Pâques aussi.

La lune est par elle-même un signe de mort et de recommencement. Surtout dans les pays où le ciel est souvent clair, le retour de la lune fut célébré à grands cris comme le signe que rien n’est irrévocable et que tout recommence ; ce signe n’a jamais été trompeur ; et les astronomes savent mieux cela que les ignorants, puisque la période courte de la lune est liée à des périodes plus longues dont dépend toute notre vie terrestre ; le fidèle retour de la lune était donc le signe du fidèle retour des saisons, et l’expression la plus frappante de l’ordre astronomique ; aussi le culte de la lune exprima une idée juste, non point démentie par la suite, mais au contraire confirmée. La lune en son croissant et décroissant représente toute croissance et décroissance. A chaque lune nouvelle l’esprit d’entreprendre et d’espérer se trouvait ranimé ; et au contraire la lune finissante inspirait la temporisation et la patience, enfin une sorte de carême mensuel ; dont il reste des traces jusque dans les soins à donner aux vins, car beaucoup disent qu’il ne faut point embouteiller ni soutirer en décours. Or ces pratiques, qui sont de superstition, et non de religion, enferment encore cette utile sagesse qui prescrit de régler toutes les actions humaines d’après les signes du ciel. L’astronomie débrouille seulement cette grande idée, sans l’altérer essentiellement, joignant les signes lunaires aux signes solaires.