Les anciens peuples avaient tous des danses réglées qui figuraient les choses du ciel et les saisons ; c’est ainsi qu’ils se souvenaient ; c’est ainsi qu’ils se persuadaient eux-mêmes. On dit souvent là-dessus que ces danses figuraient la mythologie ; mais je suis assuré au contraire que la mythologie fut un commentaire de ces danses, qui premièrement exprimèrent le rapport de l’homme à la nature des choses, tout à fait de la même manière que le chant des oiseaux raconte le printemps. Ainsi l’ancien culte fut d’abord en action, et absolument vrai. C’est de là que les hommes prirent leurs idées. Je veux bien que penser ce soit, selon un mot connu, se retenir d’agir ; mais je dirais plutôt que penser c’est s’arrêter de danser, ou bien regarder danser. Car il faut un objet à nos pensées comme telles ; il faut un autre monde, solide comme le monde, image du monde, et autre que le monde. La première contemplation fut danse, et la première réflexion fut contemplation de la danse. Pensez-y avec suite. On ne peut compter sans les noms de nombre ; mais comment nommer les nombres avant d’avoir compté ? Cherchez d’un autre côté ; le nombre fut sans doute une abstraction de la danse, et autrefois sacré, comme la danse.
Le détail échappe. Mais posons seulement que l’accord des signes fut toujours adoré. On peut comprendre alors cette mythologie universelle, où la forme humaine représente une partie ou un aspect de la nature inanimée. Si la danse est la plus ancienne vérité, tout s’explique ; et aussi comment l’ordre de la nature fut naturellement exposé sous la forme d’un récit légendaire. La légende fit la première explication de la danse. Comment expliquer autrement ce sens des mythes, qui se retrouve et se redouble jusque dans leurs derniers replis ? La fête fut d’abord juste, non moins juste que le chant des oiseaux. Elle exprima l’ordre universel. Les récits que l’on en tira furent gouvernés par ces gestes infaillibles ; aussi n’y a-t-il pas une faute dans ces métaphores qui furent les anciens dieux. Personne, ou presque, ne remarque que les poèmes sont régulateurs à la fois et révélateurs de nos sentiments ; mais tous l’éprouvent. Encore bien moins remarque-t-on que les mythes sont les régulateurs à la fois et les révélateurs de nos pensées ; mais aussi ceux qui éprouvent cet accord dans le moment de la prière sont transportés si violemment par cette beauté inexplicable, qu’ils sont disposés alors à accorder beaucoup et même tout à la théologie raisonneuse. Toutefois cette théologie elle-même convient que celui qui prend le mythe pour vrai en ses apparences, et qui adore directement et simplement les images, est plus près du vrai que les docteurs. Mais celui qui comprendrait que la prière est une parfaite perception de la nature et de l’homme ensemble serait encore plus près des dieux.
XXVII
NOËL
Noël est la fête de l’Espérance, et dans la plus longue nuit de l’année, ou presque. La fête de Pâques est barbare à côté. Au temps de Pâques le printemps se montre par des signes que l’esprit le plus grossier peut comprendre ; et il n’est pas nécessaire d’avoir un gnomon et une ligne méridienne pour être assuré que le soleil remonte vers l’été. Mais à Noël, qui peut savoir que l’hiver est fini ? A peine il commence ; souvent la neige tombe et la gelée enchaîne les ruisseaux. Ce qui est en perspective, d’après la coutume, c’est une suite de jours froids et l’aigre bise du nord ou de l’est. Mais la petite Espérance, l’Espérance enfant, comme chante Péguy, se loge justement en ce creux de l’hiver comme dans un nid et forme son chant printanier au milieu même de la nuit annuelle. Pâques est la fête Païenne, la fête des sens. Noël est la fête Chrétienne, la fête de l’esprit.
Fête de l’enfant. La juste image de Péguy revient, et nous contraint de joindre l’esprit au corps enfant ; idée dont je ne vois point de trace chez les anciens ; car à leurs yeux la perfection de l’enfant est dans l’homme, comme le plus beau de l’année est le triomphe du printemps. Mais nous autres, fatigués de l’invariable César, infatuation, puissance, richesse, nous adorons le Jésus en son berceau ; et fort bien nous nommons tous les enfants des Jésus, représentant par là notre invincible espérance. Maternels, non paternels, par cet immense changement qui a voulu et qui veut ranger l’humanité sous la présidence féminine, ou, en d’autres mots, subordonner la politique à la morale. Telles sont les pensées qui conviennent en ce temps-ci, puisque l’image de la Vierge Mère est plus forte que nos pensées, et forme naturellement le centre de nos méditations politiques.
La mère nous renvoie à l’enfant ; tant d’œuvres ici s’accordent qu’il n’y a point de doute sur l’idée universelle en notre Occident. Que les vieillards aient mis en croix tant de jeunes hommes, et s’en lavent les mains, cela ne termine point notre espérance, car l’espèce sans cesse se rajeunit et se lave ; et les Ponce-Pilate, quand ils écriraient vingt volumes de justifications, sont tout de même en train de mourir. Comme tout printemps est neuf, tout enfant est neuf. Les dieux anciens étaient vieux ; l’amour, le seul enfant parmi les dieux, était pire ; vieillard à visage d’enfant, la plus laide chose en ce monde.
Et, puisque toute religion signifie une pensée commune, il importe beaucoup que nous ne laissions point mettre en croix de nouveau cette jeune pensée ; et que nous ne permettions point que les docteurs, de nouveau, la jugent, la méprisent et la condamnent. Car chacun, s’il ne résiste à l’âge, renie d’année en année ses pensées d’enfant ; mais ceux qui comprennent par les causes la triste sagesse des vieillards feront hommage et crédit à l’Enfant Dieu, comme firent les rois mages. Mieux, en eux-mêmes, chacun, retrouvant leurs pensées d’enfance et leur jeune espérance, renouvelleront leur foi par serment, réglant leur pensée non sur la neige et sur les arbres dépouillés, mais sur la plus longue des ombres méridiennes, déjà passée.
XXVIII
L’ENFANT JÉSUS
La nuit de Noël nous invite à surmonter quelque chose ; car sans aucun doute cette fête n’est pas une fête de résignation ; toutes ces lumières dans l’arbre vert sont un défi à la nuit qui règne sur la terre ; et l’enfant en son berceau représente notre espoir tout neuf. Le destin est vaincu ; et le destin est comme une nuit sur nos pensées ; car il ne se peut point que l’on pense sous l’idée que tout est réglé, et même nos pensées ; il vaut mieux alors ne penser à rien et jouer aux cartes.
L’ordre politique ancien effaçait le temps ; l’enfant imitait les gestes du père ; prêtre ou potier, il était d’avance ce qu’il serait ; il le savait, et il ne savait rien d’autre ; l’hérédité fut dans la loi politique avant d’entrer dans nos pensées. Mais savoir pour recommencer ce n’est point du tout savoir. La pensée est réformatrice, ou bien elle s’éteint ; comme on voit par l’action machinale qui se fait sans lumière, et que la lumière trouble. Tout ce qui arrivait, dans ce sommeil de l’espèce, était déjà connu et su et rebattu, guerre, famine ou peste ; tout cela était attendu ; l’enfant naissait vieux. Quand l’Orient nous enseigne que le salut éteint la pensée, il n’enseigne que ce qui fut.