Mettez-vous cent mille en cortège et demandez aux Docteurs de la Loi d’établir enfin la vraie paix entre les nations. Vous entendrez un discours assez fort. « Suis-je maître des nécessités ? Est-ce moi qui ai fait ce monde comme il va ? Ne parlons pas, Messieurs, de nos désirs. J’aime la paix autant que vous l’aimez ; je la souhaite ; je la veux. Mais où avez-vous lu que nos désirs, que nos souhaits, que nos volontés sont la loi des choses ? Je ne fais pas de miracles. Quand les conditions d’une vraie Paix seront réalisées, la vraie Paix sera. Je vous l’annoncerai. Mon affaire est de savoir ce qui est, et d’en conclure le possible et l’impossible. Et qui sait mieux que moi ? J’ai des résumés de tout, et je les tiens à jour. J’ai trente commissions qui enquêtent pour moi et qui résument pour moi. J’ai des artilleurs, j’ai des juristes, j’ai des économistes j’ai des démographes, j’ai des géographes, j’ai des statisticiens. Je suis documenté, et vous ne l’êtes point. Vous me faites savoir ce que vous voulez ; et moi je vous fais savoir ce qui est et ce qui sera par nécessité. » Les cent mille manifestants s’en iront plus pauvres qu’ils ne sont venus. Une fois encore dépouillés d’espérance. Et contents.
Non pas contents tout à fait. Le nouveau Dieu est ressuscité ; il n’a pas aboli l’Ancienne Loi, mais l’ancienne loi non plus n’a pas effacé l’image du scandaleux supplicié, c’est ainsi que Claudel le nomme. Que les figuiers suivent les saisons, cela juge les figuiers. Mais, aux yeux de l’homme, la nécessité n’est nullement respectable. La loi des bêtes sera surmontée ; la loi de l’homme sera. Il n’est pas d’assassin qui n’invoque la nécessité ; qu’il soit donc traité selon la loi des bêtes. Mais quel est l’homme raisonnable, ou seulement résolu à n’être point fou, qui reconnaît valable cette loi de nécessité, source indubitablement de ses plus folles pensées, de ses plus inhumains désirs, de ses plus brutales colères ? Eh oui, ce sera ainsi et toujours ainsi si nous laissons aller la nécessité extérieure. Spectateur des choses humaines, donc ; toujours souhaitant, et n’osant rien. Attendant ses fruits du vent, du soleil et de l’eau. Mais il n’y a que le fou qui s’abandonne ainsi. L’homme véritable n’attend point la saison de la paix.
XXV
LE SIGNE DE LA CROIX
Voici ce qui me fut conté, par une amie à cheveux blancs qui s’est retirée à la campagne et fait apprendre le catéchisme à des enfants barbouillés. Il est bon de dire que cette femme n’est pas plus croyante que moi ; le catéchisme n’est donc que l’occasion d’enseigner la morale commune, enfin de débarbouiller les esprits. Flèche de tout bois, tous les travaux avec un seul outil, c’est la loi de campagne. Je transcris maintenant l’histoire.
Un enfant de vagabonds, fixés pour un temps dans les Creutes, qui sont des grottes de ce pays-là, fait retentir un jour la sonnette. « Que veux-tu, petit homme ? » — « Je veux qu’on m’apprenne ma prière et mon catéchisme. » C’était le jour ; il prend place. On lui apprend le signe de la croix. « A quoi que ça sert ? » Discours. « C’est le signe de Jésus mis en croix pour avoir enseigné l’égalité, la justice, l’amour, le pardon des injures. Le signe est pour rappeler ces choses, dans le moment où l’on va se laisser emporter par la colère, ou la vengeance, ou la haine, ou le mépris. C’est comme si l’esprit du Juste mis en croix venait alors au secours. » Enfin tout ce que peut dire du signe de la croix quelqu’un qui n’en use point.
Une semaine passe. On s’entretient de la colère, toujours à propos du catéchisme. Et l’un des enfants, assez prompt à remarquer les faiblesses d’autrui, de dire : « C’est Michel (ce petit vagabond) qui est coléreux. Hier, il poursuivait André, tenant dans sa main une grosse pierre, et disant : je te tiens, tu n’iras pas jusqu’à ta maison. Mais voilà (se moquant), voilà qu’il s’arrête tout à coup, et, avec sa pierre, fait le signe de la croix, et jette sa pierre, disant à André qu’il n’aie pas peur, et qu’il peut rentrer chez lui. »
J’avais traversé des étendues neigeuses, où l’on ne voyait pas la trace d’une voiture, je chauffais mes pieds au feu, et j’entendais cela. Tolstoï a saisi toutes ces harmonies. Le petit vagabond n’était plus revenu ; ainsi l’histoire n’avait pas de suite. Il se fit donc un silence, et tous les dieux passèrent.
Il faut déjà une science profonde pour comprendre que les passions, et leurs preuves si vives, dépendent des mouvements du corps, et que, pour dénouer la colère, il suffit de dénouer les poings. Mais qui croira, au premier moment, qu’il est plus maître de sa main que de sa pensée ? C’est pourtant ainsi. N’essayez point d’abord d’être juste en pensée à l’égard de votre ennemi, mais desserrez vos dents d’abord, ouvrez vos mains, pliez les genoux, inclinez la tête. Car la vie s’étrangle elle-même, avant d’étrangler l’autre. Et c’est ainsi, par gymnastique d’abord, que la pensée réduit les passions ; alors seulement les idées reprennent leur sens humain. Mais, si l’effet est visible, les causes sont naturellement cachées. De là cette croyance, vieille comme le Temps, que des gestes rituels évoquent l’esprit de vérité, et qu’il vient du dehors comme l’ange. Et voilà le miracle, essentiellement ; car il est vrai qu’un geste change tout. Si tu veux concevoir la paix, pose d’abord tes armes.
XXVI
DES SIGNES
Noël n’est pas un soir ni une fin. Noël est une aurore et un commencement. Cette messe est à minuit et célèbre un enfant. Cependant l’hiver a commencé ; la neige ensevelit l’automne ; les arbres montrent leurs squelettes dépouillés ; le vent du nord descend sur la terre. Mais l’œil voit d’autres signes ; le ciel se creuse par ces légères architectures de la forêt ; la lumière est comme délivrée ; la neige double le ciel. Sur les bourgeons du marronnier j’ai touché une sève visqueuse. Les astronomes de leur côté mesurent ce solstice traînant ; le soleil a fini de descendre. Ainsi tous les signes s’accordent, et la jeune Espérance est fêtée justement quand il faut.