Mais, comme dit Auguste Comte, ce système, d’inspiration droite, et qui poussa assez loin l’organisation de l’immense famille humaine, a manqué par le haut. Il est bon de sentir en soi la communauté humaine ; mais il faut encore pouvoir l’éprouver par le doute et l’investigation. Faute d’une doctrine démontrable, l’Église était menacée de deux côtés ; d’un côté par tous les genres d’inspirés et d’énergumènes, qui devaient proposer et ont proposé en effet des croyances tout aussi arbitraires et tout aussi peu vraisemblables que les détails du dogme, surtout pris à la lettre. Et d’un autre côté l’élite même des penseurs, des organisateurs, des instituteurs, dont l’Église ne pouvait se passer, devait frapper, sonder, éprouver la doctrine, d’après ce sentiment de l’Universel qui les portait énergiquement à la recherche des preuves. Ainsi la grande idée de l’Église devait périr faute de contenu.

C’est la Science Positive qui a institué le contenu et la preuve de l’Idée Catholique. Car il est vrai que les hommes s’accordent par le dedans, et en quelque sorte en puissance ; mais c’est la démonstration qui les accorde réellement, par le double moyen de la théorie et de l’expérience. Et il n’est point nécessaire qu’un homme sache tout et comprenne tout ; il suffit qu’il sache et comprenne bien une seule chose pour qu’il se sente en cela le frère et le semblable de tous ceux qui savent et comprennent. Par exemple, pour une éclipse, ils peuvent tous suivre, à l’heure fixée, le passage de la lune sur le soleil ; cette prédiction qui s’accomplit, c’est le miracle de l’esprit. Mais, sans pénétrer jusqu’aux détails la théorie de l’éclipse, ils peuvent encore se faire une idée suffisante des raisonnements et calculs qui permettent de prévoir la durée de l’éclipse, l’heure et le lieu où elle sera visible. Qu’ils remarquent seulement le tour de la lune d’Ouest en Est parmi les étoiles ; qu’ils le comparent au tour que fait le Soleil dans le même sens, mais en un an ; ils comprendront déjà que la lune rattrape et dépasse le soleil, et qu’ainsi l’éclipse commence par l’ouest. Comparant aussi les deux vitesses, qui diffèrent l’une de l’autre en gros comme le mois et l’année, ils calculeront la durée d’une éclipse sans erreur grossière, assez pour éprouver en eux-mêmes et éveiller en eux-mêmes cette puissance de penser qui a déjà effacé de ce monde la terreur, la fureur et les querelles que l’éclipse traînait dans son ombre, et qui effacera bien d’autres terreurs, fureurs et querelles, à mesure que les hommes prendront le goût de penser. Ainsi je suivais l’Idée, en marchant sur des ombres en forme de faucilles, pendant que les hommes, les uns à travers un verre noirci, les autres dans le reflet des eaux, regardaient l’Image. L’Esprit de Platon était avec nous.

XXIII
LE PHARISIEN

Le Menteur, l’Hypocrite, le Vaniteux, le Glorieux, le Matamore, tous personnages de comédie, sont dépassés de loin par le Pharisien. Le Pharisien est esquissé dans l’Évangile, plus d’une fois. Si par réflexion on réunit ces traits dans un contour plus appuyé, on fait naître un effrayant personnage, essentiellement tragique. Tartuffe est bien petit à côté. Le Pharisien est un homme qui croit en Dieu, et qui croit que Dieu est content de lui.

Les fameux bandits qui ne sont pas près d’être oubliés, ne croyaient à rien du tout ; encore pourrait-on dire qu’ils croyaient au courage ; aucun d’eux ne se serait pardonné s’il avait hésité devant l’action difficile. Et pourtant, selon les principes qu’ils voulaient affirmer, il n’y a point de courage : il n’y a que des forces ; la fuite et la peur sont naturelles dès qu’elles se produisent, comme l’audace et la volonté. Je rappelle ici leurs exploits et leurs écrits pour faire voir qu’il est rare qu’on ne croie à rien. Et tout homme qui se compare à un homme idéal, par exemple savant, tempérant, courageux, juste, se trouve aussitôt bien petit.

Mais le Pharisien fait voir cette union incroyable de la religion ingénue et de l’admiration de soi. Il se veut savant et il se croit assez savant ; il honore réellement le courage, et il se croit courageux. Il découvre réellement, profondément, sa conscience devant un juge qui, d’après lui, sait tout et devine tout, et il prie ainsi : « Seigneur, n’es-tu pas content de moi ? Ne suis-je pas ton ministre et ton interprète ? Ne suis-je pas l’Importance ? Fais donc marcher ton tonnerre, et pulvérise ces gens de rien, car Mon Importance est la tienne. » Je ne sais si un tel monstre existe. Quelquefois on est amené à penser qu’il existe au moins par moments ; les flatteries, les acclamations ont tant de force. On a souvent mal compris l’humilité Évangélique ; ce n’est sans doute au fond que la volonté de n’être jamais ce monstre-là.

Les forces de persécution ne s’expliquent guère par la méchanceté seule. Jésus en prison n’était pas bien redoutable, ni Jeanne d’Arc à la Tour. Des politiques auraient oublié. Mais supposez le Pharisien et son Importance, on comprend la Croix et le Bûcher. Qui offense le Pharisien offense Dieu. « Seigneur, tu es juste ; tu connais mon esprit et mon cœur. Tu n’aurais pas éclairé ce pauvre charpentier et cette pauvre bergère. La lumière morale, c’est moi qui l’ai ; la lumière politique, c’est moi qui l’ai. Toute perfection agit par moi, par moi et par toute la hiérarchie, et par tous ceux qui la reconnaissent. C’est pourquoi je n’ai pas le droit de pardonner. » Ainsi sera brûlé, jeté au vent, solennellement maudit, effacé de la terre, tout miracle qui n’aura pas suivi la Voie Hiérarchique. Ainsi l’âme Bureaucratique s’est élevée deux fois jusqu’au sublime qui lui est propre ; deux fois les Pharisiens ont cru tout à fait en eux-mêmes. Dans le train ordinaire de l’histoire, ils n’ont que des mouvements d’humeur, quelquefois éloquents ; mais leur voix tremble ; je reconnais mieux l’homme.

XXIV
LE FIGUIER

Il arriva que Jésus eut soif ; il s’approcha d’un figuier et n’y trouva point de figues. Aussitôt il maudit l’arbre inutile, et l’arbre sécha sur pied. Or, dit le livre, ce n’était point la saison des figues. Cette étonnante remarque ne peut venir ni d’un copiste, ni d’un commentateur ; ces gens-là ne font que des changements raisonnables. Aussi je ne suppose point ici d’erreur. Tout au contraire, en ce terrain pierreux, de telles failles et vitrifications, d’abord inexplicables, me font dire que l’esprit a frappé là. Scandale, dit le lecteur pieux ; je ne puis comprendre. Patience. Plus grand scandale quand vous comprendrez.

Il me plaît d’imaginer la défense du figuier. « Pourquoi maudit ? Je ne me règle point sur votre soif ; je me règle sur les saisons, et j’obéis à la nécessité extérieure. Image donc je suis, et utile image, de cette loi qui irrita les impatients. Aussi je me moque des impatients. Le même Dieu qui a limité les marées est celui qui a voulu que j’eusse des figues en un certain temps, comme des fleurs en un certain temps. Je suis l’Ancienne Loi, la Loi de Toujours. » On reconnaît le discours du Pharisien. Or les figuiers n’ont point cessé d’obéir aux saisons, et les Pharisiens parlent plus haut que jamais.