XX
CARDINAUX

On demande si ces cardinaux, si l’ancien pape, si le nouveau pape croient selon leurs actions et selon leur pouvoir. Mais tout homme, il me semble, croit selon ses actions et selon son pouvoir. Dans le même temps sous les yeux du maréchal Joffre, se déroulèrent d’autres cérémonies et d’autres cortèges ; et le roi Sisowath, porté sur une litière d’or par cinquante hommes, ne douta point du tout qu’il fût roi. Toutes les cérémonies font preuve d’elles-mêmes, et cette preuve suffit. Nous demandons d’autres preuves, nous autres, parce que nous sommes hors de la cérémonie ; semblables au spectateur qui se demande pourquoi les danseurs trouvent tant de plaisir à danser. Un chasseur à pied, millième d’un bataillon, croit nécessairement pendant qu’il défile.

On voudrait distinguer dans la masse des croyances, et les examiner une par une, en vue de retenir celle-ci et d’écarter celle-là : mais la cérémonie ne se laisse pas couper en morceaux ; et la seule erreur ici est de rompre le cortège. « Que faites-vous, malheureux ? C’est à droite qu’il fallait tourner. Ici est votre siège, et non ailleurs. » La faute serait réparée aussitôt, avec repentir et confusion ; mais ces cardinaux ne se trompent point d’un pas ni d’une génuflexion. Cette unité de la procession soutient la doctrine. Dès que vous portez la chape, vous acceptez toutes les broderies. Douter est comme découdre. Ainsi les costumes bien cousus font preuve, et la cérémonie bien cousue fait preuve. Comme dans l’exécution d’un morceau de musique, l’incertitude fait voir l’ignorance ; et c’est tout ce qu’un cardinal peut penser d’un incrédule. Nous autres nous voulons toujours en venir à la preuve ontologique et aux attributs de Dieu ; ce qui a juste autant de place dans la tête d’un cardinal que les formules balistiques dans la tête d’un colonel d’artillerie. Un colonel se croit d’abord, et se croit colonel, et se sait colonel ; c’est une chose qu’il ne se prouve point à lui-même par mathématique. Il faut prouver en effet que Dieu est, si l’on n’est point cardinal, ou conclaviste, ou enfant de chœur, ou bedeau ; mais quand on est cardinal il faut prouver d’abord que l’on est cardinal, ce qui se fait par geste, rite et majesté ; les autres idées du cardinal tiennent comme le fil rouge dans le costume.

La plus ancienne forme de religion, autant qu’on peut savoir, n’enfermait aucune idée, à proprement parler, en dehors du culte lui-même ; tout le respect allait à la cérémonie, aux costumes, aux images, au temple. Ce genre de foi ne manquait jamais de preuve, car il n’y a point de différence entre aimer la danse et savoir danser. Selon l’ordre véritable ce n’est point la légende qui fonde la cérémonie, mais au contraire c’est la cérémonie qui porte la légende. Quant aux subtilités théologiques, elles sont situées encore bien plus loin de terre. Ce sont des jeux de paroles qui n’intéressent et ne touchent que par leur relation à la cérémonie. Cet ordre se trouve renversé dès que l’on vient à mépriser les costumes et les cérémonies ; ainsi l’esprit protestant est abstrait, discuteur et dogmatique en même temps ; c’est construire une tour dans les airs. Au contraire affirmer le culte et affirmer par le culte, c’est terminer d’abord de vaines discussions, en rétablissant les plus anciens des dieux, qui sont le Sérieux et l’Importance.

XXI
DE L’ÉGALITÉ

Parmi ceux qui travailleront à réformer l’enseignement public, je ne vois personne, il me semble, qui pense selon l’égalité démocratique. Descartes, Prince de l’Entendement, a écrit que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; ce puissant esprit ne voulait point voir de différence entre les hommes, si ce n’est pour la facilité de mémoire et les gentillesses extérieures ; mais j’ai remarqué plus d’une fois que cette pensée n’est point comprise. Dès qu’un homme l’emporte par ce qu’il a lu ou retenu, ou par l’art d’écrire ou de parler, il prend ses distances, s’installe dans l’élite dirigeante, et cherche des seconds et successeurs parmi les brillants élèves qui lui ressemblent. Au sujet de la masse, nulle autre pensée que de lui bien apprendre un métier ; la masse est utilisable et gouvernable, plus ou moins, selon la prévoyance du législateur. Mais que tous puissent avoir part, et doivent avoir part, à la vraie science et à la vraie culture, c’est une idée qui ne se montre point. Un haut personnage disait récemment qu’il importe de ne laisser sans doctrine aucun de ceux, fût-il berger, qui sont capables de tenir leur place dans les rangs de l’élite dirigeante. Voilà leur Démocratie. Un esprit lent et engourdi, sans facilité et sans grâce, est marqué d’esclavage ; le savoir technique, qui est de l’œil et de la main, est assez bon pour lui. Utile instrument dans la main du chef.

Le monde antique instruisait ses esclaves, si on l’entend ainsi ; il est hors de doute que le petit animal à forme humaine qui montrait quelque aptitude à la cuisine ou au jeu de la flûte était mis à l’école près des habiles ; s’il aimait la lecture, l’écriture et la grammaire, il n’en avait que plus de prix. S’il s’élevait jusqu’à l’intrigue politique, il pouvait être affranchi, et avoir part aux grandes affaires. Cette loi de sélection joue encore parmi nous ; et j’ai connu plus d’un esclave bien doué qui s’approche maintenant de l’Académie. Il y a un beau livre à écrire sur nos Affranchis, joueurs de flûte ou grammairiens, attentifs à plaire.

Il est vrai pourtant que l’école moderne a commencé seulement avec le catéchisme, quand le prêtre eut le devoir d’enseigner au plus endormi et au plus arriéré justement ce qu’il savait de plus beau. Nous développons cette grande idée ; mais il s’en faut qu’elle soit assez en faveur et en lumière. Toujours instruire les plus aptes ; toujours faire une exacte revue des petits sauvages, afin d’y trouver des polytechniciens ; les autres seront instruits par procuration, retrouvant en leurs maîtres leurs égaux d’hier, et assez contents ; car de quoi se plaindraient-ils ? Il suffit qu’on n’ait point laissé un seul génie à garder les moutons. Or ce facile problème est résolu, comme il fut toujours. Mais l’autre est à peine touché, qui est d’éveiller tout esprit le plus qu’on peut, par les plus hautes et les plus précieuses connaissances, et de donner plus de soins à l’esprit le plus lent ; enfin de régler l’enseignement non sur les mieux doués, mais sur les moins doués. Car le vrai progrès n’est pas en l’esprit d’un Thalès, mais en l’esprit de sa servante.

XXII
LE CATÉCHISME

L’Église en son admirable tentative d’universelle réconciliation, se fondait sur cette idée que les hommes, si différents qu’ils soient par l’aspect, la force, les aptitudes, et encore divisés par les passions et les intérêts, ont en commun l’Esprit, qui est justement ce qu’il y a de plus éminent en chacun d’eux, et qui soutient et porte tout le reste. Cette idée de l’Humanité Réelle n’était pas inconnue aux grands Anciens ; elle est impliquée dans Platon, explicite dans Marc-Aurèle. Mais enfin c’est l’Église qui a tenté pour la première fois sur cette Planète d’enseigner la Fraternité selon la Fraternité même, c’est-à-dire à tous, sans considérer la puissance, la richesse ou les aptitudes. Le Catéchisme est le premier essai de l’École universelle. Et quoiqu’elle parlât par figures, la doctrine était émouvante et persuasive par l’idée qui y était cachée, qui n’est autre que l’idée de l’Esprit Humain. Nos mœurs sont encore, et heureusement pénétrées et vivifiées de ce puissant système auquel nous devons la dignité de la femme, l’esprit chevaleresque, et l’idée d’un Pouvoir Spirituel au-dessus des rois et des nations.