On se fait communément une étrange idée de ce que c’est qu’une opinion neuve et hardie. C’est toujours une opinion vieille comme les rues, mais expliquée. Ce qui sort de l’ordinaire, c’est d’avoir réellement des opinions ordinaires, j’entends de comprendre les signes communs. De l’accord, faire pensée ; car la marche inverse est périlleuse, faute de signes. Ainsi qui comprendrait tous les mots de sa langue, et selon le commun usage, saurait assez. Et qui comprendrait seulement tous les signes de la messe, il saurait déjà beaucoup. Car tout signe est vrai ; mais le difficile est de comprendre de quoi le signe est signe.

XVII
JANSÉNISTE ET JÉSUITE

Le Janséniste est un ami rude, qui n’a point pitié, parce qu’il ne regarde pas à votre faiblesse, mais qui frappe toujours à votre puissance, ce qui est honorer. Redoutable, parce qu’il exige justement ce que vous ne pouvez pas refuser, qui est que vous soyez un homme libre. Sa manière d’aider est de ne point vouloir aider ; car sa maxime principale est que, si l’on ne s’aide point soi-même, rien ne va. Je le compare à une coupe qui va déborder de mépris ; telle est sa manière de réconforter. Comme il est assuré que les moyens extérieurs, qui sont de police et de contrainte, ne changent point réellement un homme, mais que l’homme seul peut se changer lui-même par forte résolution, il observe après le coup de baguette qui avertit, attendant le miracle. Et il ne veut même point dire, ni laisser entendre, que le miracle lui fera plaisir, car l’homme se sauverait peut-être pour lui faire plaisir, et cela ne vaudrait rien. « Il faut, pense-t-il, que votre salut dépende seulement de vous ; et ce que votre volonté peut, rien d’autre au monde ne le peut faire, ni la contrainte, ni la pitié, ni même l’amour. » Si vous voulez apprendre le latin, la musique, la peinture, ou la sagesse, trouvez quelque janséniste qui sache ces choses. Vous l’aimerez d’abord sans savoir pourquoi, et peut-être après vingt ans vous découvrirez que lui seul vous aimait. Forgeron.

Le Jésuite est un ami indulgent, qui ne compte pas trop sur vous, mais aussi qui travaille d’approche, et vous prend dans les liens ténus de l’habitude, ne vous demandant que de sourire d’abord, et de vous plaire avec lui ; c’est qu’il a éprouvé la faiblesse humaine et que c’est là qu’il regarde toujours, se disant que les actions finissent toujours par entraîner l’homme. Aussi que vous fassiez ce qu’il faut faire avec ennui, ou pour lui plaire, ou seulement par esprit d’imitation, il n’y regarde guère, prêtant surtout attention au costume et aux manières, enfin à la grâce extérieure, faute de laquelle l’homme le mieux doué trébuche sur le premier obstacle. Celui-là, vous commencerez par croire qu’il vous aime, et par vous faire reproche de ne pas l’aimer. Seulement, après vingt ans, quand il vous aura appris à tirer parti même de votre paresse, vous découvrirez qu’il vous méprise un peu, comme il méprise tout et lui-même. Or le Jésuite a raison aussi ; car il n’y a point de vie humaine bien composée si l’on néglige le côté extérieur et les moyens de politesse. Ayez donc les deux comme précepteurs si vous pouvez, et ensuite comme amis. Je dis Jésuite et Janséniste parce que ces mots font portrait. Mais sachez bien que ces deux espèces d’hommes sont un peu plus anciennes que les ordres chrétiens, les hérésies et le drame du Calvaire.

VIII
L’HOMME DE DIEU

L’homme de dieu vient sans avertir, et s’en va de même ; soit qu’il parle, soit qu’il revive un moment en ses écrits austères, soit qu’un rude apôtre nous ramène à la doctrine. Et que dit l’homme de dieu ? Il dit que nulle puissance de ce monde étalé ne mérite respect ; il dit qu’un César vaut l’autre, et qu’aucune justice ne naîtra ni par les triques ni par les piques. Que la perfection est toute dans ce pouvoir invisible de penser et de vouloir, et enfin de se gouverner soi-même. Que nous sommes comptables premièrement de cette paix avec nous-mêmes qui dépend de nous. Que nous sommes rois chacun de notre petit royaume, et qu’en voilà bien assez pour nous occuper. Que les choses humaines autour de nous, si mauvaises qu’elles soient, font assez voir une justice redoutable, par toutes ces passions que l’on voit prises à leur propre piège et par ces flèches qui reviennent sur l’archer. Qu’on ne recrute que l’envie contre l’ambition, que la lâcheté contre l’orgueil et la fureur ; que, s’il fallait choisir, la condition de l’esclave est encore la meilleure, parce que la nécessité d’obéir nous conduit naturellement à régner sur nous-mêmes ; au lieu que le lourd devoir de gouverner nous jette hors de nous et dans les apparences de la justice. Qu’ainsi chacun doit rester à sa place ; que chacun doit craindre d’avoir et craindre de pouvoir. Que de toute façon l’épreuve de la souffrance et de la mort est commune à tous et imposée, non point par quelque César, ce qui montre assez que notre travail d’homme n’est pas d’écarter l’épreuve, mais plutôt de la surmonter par la ressource de l’esprit. Que c’est la même épreuve pour le soldat et pour tous, et qu’il faut un aveuglement volontaire, c’est-à-dire la plus grande lâcheté de l’esprit, pour que nous nous trompions là-dessus. Qu’au reste ce surcroît de maux, si c’en est un, qui vient des hommes est très évidemment la suite de leurs erreurs, mensonges et convoitises, et que nul ne peut se permettre de s’en plaindre s’il ne s’est purifié lui-même.

L’homme de dieu est importun. Il faut pourtant suivre aussi ces pensées hivernales, faire retraite et carême. Le paysage dénudé nous y invite. Quand toutes les feuilles sont tombées, le soleil touche la terre justement en ses points de fertilité. Mais ce n’est qu’un moment. L’esprit revient là, mais n’y peut rester. Parce qu’il s’est mis au monastère, s’appliquant à ne respecter que ce qu’il doit respecter, par cela même il en doit sortir. Comme ce corps vivant sait bien rappeler l’esprit qui veut s’exiler, ainsi les pouvoirs excommuniés par le silence de l’esprit appellent au secours ; car César aussi est l’homme de dieu, et conspire avec tous contre lui-même. Tout homme veut respect ; et tout homme s’y connaît. Non pas cette obéissance séparée ; personne n’en veut. Il n’est point de riche qui cherche seulement la richesse ; tout ambitieux veut approbation. Et de même j’ai remarqué que celui qui refuse le mieux n’est pas celui qui se plaint le plus. Tous ces morts n’irritent en effet que la partie mortelle, et cela ne va pas loin. Mais un mensonge qui cherche approbation irrite autrement ; est-ce irriter qu’il faut dire ? Il réveille la partie haute. On a observé pourtant que révolte ne vient pas tant de misère ; mais on n’en tire point la conséquence qui est que la sottise est moins supportée qu’aucun autre mal, peut-être par cet écho en nous-mêmes. Car ces sottises naissent et renaissent en chacun, par cette âme de vérité qui en doit sortir ; et l’homme de dieu ne peut pas nous permettre de laisser l’esprit dans ses langes. Ce ne sont point les actes, ce sont les discours qui nous appellent. César veut penser ; César, nous sommes de ta suite. Cette collaboration ne se refuse point.

XIX
DESCARTES

Le choix de Descartes doit être considéré attentivement. Car il n’est pas hors de nos forces de deviner une pensée animale et une âme dominée par les besoins et les appétits dans la mésange, le rat, le chien ou le bœuf. Cette parenté une fois reconnue, la nature toute entière est mythologique. Toutes les bêtes sont des esprits déchus ; dont il faut croire qu’ils peuvent revenir et qu’ils reviennent, quoique par longs détours, et durement ramenés en arrière par la nécessité immédiate. Ainsi Ulysse, pensant seulement qu’il pourrait voir la fumée monter de sa terre natale, voulait mourir ; mais la faim, le sommeil et l’amour le retenaient dans sa condition d’esclave ; et il fallut donc quelque pardon des dieux pour que Calypso le laissât partir. Schelling certes a parlé beau quand il a dit que la nature est comme l’Odyssée de l’esprit. Mais le difficile n’est pas d’adorer l’esprit en toutes ses formes ; c’est idolâtrie à proprement parler. Il n’est permis d’adorer que l’homme ; tel est le sens de ce décret cartésien qui refuse toute pensée aux bêtes.

Auguste Comte est de la même lignée, purement Occidental aussi, mais par détour, et par soumission à la nécessité. Car cette nature tendre et très peu militaire a beaucoup pensé à la pensée des bêtes, et principalement des bons serviteurs, comme bœuf et chien, avec lesquels il veut que nous fassions une sorte de société. Mais, d’un autre côté, la nécessité de chasse et de défrichement, et la domination de l’homme lui paraît la condition première de cette société continue sans laquelle il n’y aurait point du tout de pensée. Rien ne dit que tels animaux, s’ils avaient dominé sur la terre, n’auraient point formé société aussi, traditions aussi, bibliothèques aussi ; rien ne dit que l’homme, réduit à une vie isolée et difficile comme celle du rat et du lapin, aurait plus de pensée qu’eux. Il faut donc qu’une espèce triomphe, et l’homme trouve le choix tout fait. Adorer l’humanité seulement c’est une nécessité dure ; mais il faut virilement l’accepter. Mon semblable, c’est l’homme ; il n’y a de salut que de l’homme. La tâche est déjà assez difficile. Quand on examine les formes de l’histoire, les guerres, les supplices et les dieux, on reconnaît que l’esprit est revenu d’assez loin, par tant de détours et tant de fois pris au piège. C’est donc l’histoire qui est l’Odyssée de l’esprit ; et le même Schelling, devenu vieux, a fini par le dire, bornant ses ambitions, et terminant cette vaine mythologie, fille d’Orient. L’occidental est athée au fond. En passant de l’Orient à l’Occident, l’ancien dieu a pris de plus en plus la forme humaine ; et la marche même du Christianisme, d’abord mystique, puis politique, ne fait que réaliser son mythe fondamental. Il fallait resserrer cet universel amour, afin de lui donner puissance ; il fallait mettre hors de discussion les droits de l’homme par une sorte de décret romain. Toute pensée se borne de nécessité, ou bien elle perd forme ; ainsi l’homme écrase sans façon la fourmi et le rat. Le difficile pour un homme est de rester bon tout en menant cette guerre ; et notre civilisation offre ce double aspect à chacun de ses pas. Ce que les Romains traduisaient en disant que le préteur n’a pas souci des petites choses. Et si un homme fut jamais préteur en sa pensée, c’est bien Descartes.