On voudrait dire que l’homme a fait des idoles parce qu’il était religieux ; c’est comme si l’on disait qu’il a fait des outils parce qu’il était savant ; mais au contraire la science n’est que l’observation des outils et du travail par les outils. De même je dirais plutôt que la première contemplation eut pour objet l’idole, et que l’homme fut religieux parce qu’il fit des idoles. Il fallait rendre compte de cette puissance du signe, et inventer la mythologie pour expliquer le beau. L’Imitation de Jésus-Christ n’est que la traduction abstraite de cette imitation du signe, qui est cérémonie. La réflexion sur l’idole arrive à nier l’idole, par les perfections mêmes que l’on y devine ; mais c’est déjà impiété. L’Iconoclaste doit se trouver sans dieu finalement. De ce côté est la perfection sans objet ; ce néant nous renvoie à l’idole, objet alors d’une adoration purifiée ; tel est l’art en notre temps, moment dépassé et conservé, comme dit Hegel.
Les moyens de ce penseur, qui avance toujours par position, négation et solution, seraient donc les instruments de l’histoire. Ceux qui ont méprisé trop vite cette dialectique devraient bien considérer que Comte, qui la méconnut aussi, est pourtant arrivé à faire entendre, par d’autres mots, les mêmes relations. Car selon ses vues, chaque jour mieux vérifiées, l’ancien fétichisme est bien la religion essentielle, tandis que la religion pensée et purifiée n’est que la négation de la religion, qui, sous le nom de théologie et de métaphysique, tire le dieu hors du signe, et même hors du temple, lui-même signe, et nous jette dans l’infini sans matière, d’où nous devons aussitôt revenir, C’est alors que, selon l’esprit positif, l’ancien fétichisme, sous le nom de contemplation esthétique, doit orner l’existence coopérative, qui est elle-même négation de négation.
XV
LA CATHÉDRALE
« L’Église, dit l’un, est le théâtre du peuple. La messe est un drame musical dont la fable n’intéresse plus, mais qui plaît encore par les formes architecturales, la musique et les cortèges. Je ne vois, parmi nos arts réels, que la Revue Militaire qui ait autant de puissance que la messe ; et je crois que cette nouvelle religion, qui nous emporte, agit encore plus que l’autre, qui nous retient. Ceux qui veulent être étrangers à l’une et à l’autre n’ont point d’art solide qui les dispose selon leurs idées par gymnastique et musique. Nos théâtres profanes sont légers comme leurs toiles peintes ; ce jeu d’apparences délasse et disperse ; il ne peut mieux. L’Humanité n’a point de temples. »
« Il faudrait donc, dit l’autre, un théâtre plus solidement planté ; des décors de pierre convenables pour tout drame humain, et qui fassent réellement comme un fond de tableau pour le spectacle de notre vie. Une architecture qui assemble les formes des abris naturels et celles de nos toits. De puissants échos qui détournent de crier, et qui ramènent la parole au chant, et le chant lui-même à la décence. Un lieu pour la méditation commune, d’où soit bannie la dangereuse Effervescence, qui traîne Violence à sa suite. Remarquez que le théâtre profane arrive à apaiser cette agitation qu’il excite, et cela par les signes partout visibles de la Frivolité. Il y a un ridicule, dans toutes les scènes d’Opéra, dont le spectateur ne sent pas tout le prix ; c’est ce ridicule qui détourne de croire vraiment, d’aimer et de haïr vraiment. Ce que la Comédie met en pleine lumière, afin de rompre le fanatisme par le rire, se trouve déjà enfermé dans la Tragédie. Ces arts sont bien dits profanes, car ils usent la foi. Le théâtre de l’Humanité, au contraire, se doit garder du mensonge, et donc se relier, sans aucun intermédiaire, à l’art de l’architecte, qui ne sait pas mentir. De nouveau le théâtre sera temple, et le temple, théâtre. »
« Maintenant, dit le premier, quelle tragédie en ce solide décor ? Il n’y a qu’un drame, il me semble ; c’est l’esprit humain à l’épreuve, et harcelé par la nature inférieure. En chacun c’est le seul drame et c’est la passion essentielle. Mais ce qui n’est que passion n’est plus rien du tout ; car il n’importe point à la pierre de rouler ou de s’arrêter. Il faut donc, pour que le drame s’élève, quelque centre de résistance, quelque génie intérieur qui dise non aux forces, enfin quelque dieu insulté. Défaite, d’une certaine manière, parce qu’aucun homme n’achève rien de ce qu’il veut ; mais victoire en ce sens que toujours l’Esprit est ressuscité. Toujours le juste est vaincu par les forces, mais toujours la justice garde valeur. La guerre peut tout contre la paix, excepté de la rendre moins belle. Que le juste soit méprisé, renié, mis en croix, et adoré, d’un même mouvement en tous, et d’un même mouvement en lui-même, tel est le drame humain, sans aucun dieu extérieur. Comédie et Tragédie ont le même âge que les dieux homériques ; ici la Fatalité règne seule, sous l’aspect du mécanisme extérieur. Le drame des temps nouveaux ne fera qu’un avec le nouveau culte. Mais qui l’écrira ? »
L’œuvre est toujours faite avant qu’on y pense. Et le symbole signifie bien avant qu’on ait songé à le comprendre. Le dieu de pierre attend.
XVI
DOGMATISME
J’ai vu peu de discussions réelles dans les assemblées. Quand les hommes reconnaissent les signes et s’accordent sur les signes, comme il arrive à la messe, ils goûtent quelque chose du bonheur de penser. Ne leur demandez pas à quoi ils pensent, ni sur quoi ils s’accordent ; il leur suffit de s’accorder. Quand ils se donnent le plaisir d’écouter des disputeurs, ils aiment encore à s’accorder sur les signes, et à reconnaître les deux thèses rivales d’après leur habillement accoutumé, souvent aussi d’après leur parure. Par cette raison, souvent les disputeurs s’en vont contents et l’auditoire aussi. Mais celui qui invente une nouvelle manière de soutenir une des thèses déplaît aux deux et à tous.
Il faut comprendre que l’accord est le plus ancien signe du vrai, et le premier pour tous. Car, puisqu’il faut d’abord apprendre les signes, chacun commence par s’accorder aux autres, de tout son corps, et répéter ce que les autres signifient jusqu’à ce qu’il les imite bien. Selon la nature, imiter un signe ce n’est autre chose que le comprendre. Un homme s’abrite sur le côté droit d’une route ; je fais comme lui ; j’ai compris le signe ; non pas tout à fait puisque je ne sais peut-être pas pourquoi il s’abrite ; mais j’ai compris ce qui importe le plus. C’est pourquoi un homme simple trouve une sécurité et un bonheur plein dans les cérémonies où les signes sont encore revus et confirmés. Il faut commencer par là. Qui ne s’accorde avec personne ne peut disputer contre personne, ni instruire personne. L’Église, par une dogmatique sans faiblesse ni concession, posait la condition préalable de la pensée universelle. Et, quoique je ne me range point sous l’autorité de l’Église, néanmoins je trouve toujours plus d’avantages à m’accorder d’abord, et par préjugé, avec l’auteur que je lis, qu’à disputer au troisième mot. Bref, je me suis toujours mieux trouvé de vouloir comprendre que de vouloir contredire.