A ceux qui voudraient dire que l’homme est arrivé à la sagesse par la prudence, je conte souvent ce que j’ai lu dans les journaux au lendemain d’un attentat politique. Deux bombes avaient été lancées ; une seule éclata ; l’autre fut portée au commissaire peut-être deux jours après par un homme qui l’avait trouvée et mise dans sa poche. J’ai supposé d’abord que cet homme téméraire n’arrivait pas à croire que ce morceau de fonte en forme de pomme de pin pouvait éclater au moindre choc et mettre un corps vivant en charpie ; et il faut bien supposer cela, mais il ne faut pas expliquer cette action seulement par l’ignorance ; un chimiste peut bien être téméraire aussi. J’aimerais mieux dire que l’homme en solitude, et attentif surtout à ses actions, n’arrive jamais à imaginer un événement redoutable. Et, à bien regarder, un corps sain, vigoureux et intact ne peut point témoigner du tout, par ses affections, que la griffe du lion peut le déchirer, mais au contraire il exclut naturellement une telle image. Ainsi le danger serait trop tard connu toujours, et l’expérience n’instruirait guère.
Chose digne de remarque, la cérémonie modifie bien plus énergiquement les sentiments de chacun. Cela vient de ce que, dans la cérémonie, les actions sont prévues et faciles, et que notre corps est principalement occupé à imiter les mouvements d’autrui ; nous sommes tous alors des tragédiens de bonne foi. Par exemple la peur nous est alors directement communiquée, à la manière d’une maladie ; l’objet quel qu’il soit, même absent ou invisible, reçoit de cette peur une puissance sans mesure. On peut comprendre ainsi que des hommes très résolus en leurs actions soient comme des enfants lorsqu’ils pensent aux revenants, aux lutins, aux diables, quoiqu’ils ne les connaissent que par des récits. Un récit est bien plus puissant que la chose même, par l’effervescence commune au récitant et à la foule des auditeurs.
J’irais jusqu’à dire que les choses ne savent point toucher l’esprit de l’homme ; elles ne passent point jusque-là ; cet animal a l’esprit cuirassé contre tout expérience. Mais le cri d’un enfant, le soupir d’une femme, le léger vent d’un geste humain, tous les signes entrent librement dans la citadelle. Encore mieux les armées de signes qui s’envolent d’une assemblée. D’où il arrive que l’homme croit moins ce qu’il a vu que ce qu’on lui raconte, ce qui éclaire toutes nos passions. Mais je veux retenir seulement ceci, que l’histoire des Sciences expose sans l’expliquer, que l’homme est venu à la prudence par le respect, et à la Science par la Religion ; autrement dit que nos premières connaissances, et les seules que nous prenions naturellement au sérieux, sont de ouï-dire, et non d’expérience. La crainte de Dieu serait donc la première des craintes, et le modèle de toutes.
XIII
LE TEMPLE
Une des idées de l’Eupalinos est que le temple meut l’homme ; par quoi l’architecture ressemble à la musique. Mais il faut voir comment le temple meut l’homme. Par ceci que les grands reliefs s’aplatissent dès que l’on s’arrête, comme si l’air des profondeurs en était chassé. Au contraire, dès que le spectateur se met en mouvement, si peu que ce soit, le temple aussitôt déplace ses perspectives, et d’autant plus que les parties en apparence juxtaposées sont réellement plus éloignées les unes des autres ; mais c’est ce qu’il faut essayer, car on ne le croit jamais assez, en se déplaçant seulement d’un pas devant l’entrecoupement des arceaux et des flèches, ou devant les éclipses des colonnades. C’est explorer la profondeur, et se rendre sensible la solidité de la chose. C’est donc la mort de la chose dans son apparence qu’il faut vaincre par le mouvement. Ainsi le monument nous appelle ; mais d’une certaine manière, selon sa structure. Et Hegel a bien su dire que la cathédrale gothique forme le plus énergique appel, par l’opposition du dehors et du dedans, par l’énigme des contreforts et par la promesse des portes et cette foule pressée des statues qui nous font un chemin. Une colonnade grecque nous meut d’autre façon. Ainsi la Madeleine serait plus politique que Notre-Dame. Mais de toute façon il faut se mouvoir ; et c’est par le mouvement que le monument nous fait penser.
La peinture au contraire nous tient immobile. Supposons un monument peint dans le fond d’un tableau ; cette image ne répond point à nos mouvements, et l’on n’observe point ce glissement des colonnes qui se montrent et se cachent selon nos pas ; ce qui rabaisse aussitôt le monument peint au niveau des accessoires ; ce qui, surtout, nous avertit que cette apparence doit rester à l’état d’apparence, et qu’ici le vrai est de nous et non de l’objet. Il est donc profondément vrai que l’architecture et la peinture ne sont point du même âge. Car le puissant objet de pierre nous tire à une pensée commune de manière à effacer toute méditation de soi sur soi ; il nous soumet à la doctrine. Mais la peinture au contraire, par cette apparence désormais fixée, nie l’être et divinise l’existence. Le miracle de la peinture c’est de donner être à ce qui passe ; c’est pourquoi tout peut plaire en peinture, un arbre, un nuage, un reflet. Par quoi nous voilà immobiles, en quelque sorte, à la seconde puissance ; car nous savons bien que le mouvement est un adieu à l’apparence et à soi, mais plutôt une sorte d’hymne à ce monde solide, et un massacre des apparences.
Un arc de triomphe est peut-être l’objet le plus éloquent qui soit. Ce n’est pourtant qu’une porte de ville, et séparée des murs. Le petit arc du Carrousel est posé sur cette place comme un signe ; on voit d’autres choses par l’ouverture ; ce n’est qu’un passage ; mais il faut passer. Entrer et sortir, ce n’est qu’un. Ainsi s’éveille le pas militaire ; ainsi, par cette porte qui n’est que porte, l’entreprise qui ne promet rien, ce qui donne vie au grenadier de pierre. Il attend de partir. Et au-dessous, les ombres sur le sable stérile font oubli et désert. Car, par la vertu de ce monument, qui signifie absolument l’en-dehors de soi, il y faut passer, mais on n’y peut rester.
XIV
IDOLES
L’esprit dans la chose, voilà le dieu. Une horloge en ses rouages et accrochages me raconte l’idée de l’horloger ; mais il n’y a point de merveilleux là-dedans ; chaque roue ne dit qu’une chose. Au lieu que la Joconde en dit bien plus que le peintre ne savait. Une belle statue signifie sans fin ; les arceaux d’un cloître ont des milliers d’aspects, tous parents de nous-même. Un quatuor de Beethoven prend plus de sens d’année en année. Toutes ces œuvres, outre l’immense pensée qui leur est propre, et qui nous dépasse toujours, renvoient aussi tout ce culte et tous ces hommages qu’elles ont reçus, comme ces autels plus vénérables par les couronnes. Le temps n’épuisera point cet avenir de gloire. J’ai lu l’Iliade une fois de plus ; c’est comme si j’avais apporté encore une pierre à ce grand tombeau.
Quand le sauvage eut ébauché des tronçons basaltiques selon la forme humaine, il ne put juger son œuvre ; mais au contraire c’est lui qui fut jugé. Ces yeux de pierre furent plus forts que lui. Cette immobile armée le tint en respect mieux qu’un despote ; car un despote change d’attitude et de lieu et désire enfin quelque chose ; mais les statues n’ont pas besoin de nous, ni de rien. Ainsi la statue fut un dieu. Je dois appeler prière cette méditation devant le signe, cette offrande qui est due, et dont le dieu n’a pas besoin, ce muet dialogue où, d’un côté, toutes les réponses sont faites d’avance, et toutes les demandes d’avance devinées. Ainsi la pensée sait où elle va, et le vrai se montre dans l’immobile.