De ces rencontres émouvantes, je ne pense rien. Il y a, à toute minute, des rencontres aussi admirables que celles-là, si l’on voulait admirer ; et tout est signe dès que l’on cherche des signes. Du moins je comprends un peu mieux les temps homériques, et ces présages continuellement tirés des oiseaux, des nuages, de la foudre ; dont quelques-uns se trouvaient vérifiés par hasard, et beaucoup réalisés par l’action de ceux-là même qui y croyaient ; car souvent l’oracle conseille en même temps qu’il annonce ; et ce n’est pas merveille si la mêlée devient terrible, selon la prédiction, du moment qu’on y croit. Le monde n’a point changé, et notre sagesse repose toute sur elle-même. Qui veut croire trouvera des preuves, d’autant que le souvenir ne retrouve jamais le passé tel qu’il fut, mais le recouvre de ce qui a suivi, suspendant au présage l’accomplissement comme une couronne. Les dieux sont les premiers nés du souvenir.

X
DES MÉTAPHORES

Je n’approuve point ceux qui veulent changer la pantoufle de verre, dans Cendrillon, disant que ce n’est point du verre, et qu’il n’y eut jamais de pantoufles de verre, chose dure et cassante, mais qu’il s’agit de vair qui est fourrure souple et chaude. Remarquez qu’il y a bien d’autres choses impossibles, dans les autres contes et dans celui-là. Mais l’érudit est assez content d’avoir remis une pantoufle en place ; il attend l’occasion d’expliquer par la même méthode la citrouille qui devient carrosse, ou cette ronde de petites filles, qui, à force de tourner, devient motte de beurre. On peut rire du pédant ; mais il faut quelquefois le prendre au sérieux. C’est la sottise armée.

Je range le Pédant dans la puissante classe des Détourneurs, dans laquelle on trouve aussi des espèces non dépourvues d’élégance. Et la chasse du Détourneur est une chasse aux Idées. Dès qu’une idée s’envole ils la tuent, comme on tue les Idées, en détournant de les chercher. L’Esprit se jette sur quelque pauvre relation bien aisée à saisir et à redresser. Il rit de cette victoire facile, et le Détourneur marque un point.

J’ai dit souvent que tous les contes sont vrais ; mais ce n’est pas assez dire. La profonde sagesse populaire est plus rusée que nos philosophes. Et, au rebours du Détourneur, elle nous met en garde contre cette fausse Raison, qui n’est qu’imagination conforme à la coutume. Et par un piquant moyen, aussi ancien que l’espèce humaine, qui est de nous jeter l’absurde aux yeux, de grossir et de redoubler l’impossible, par quoi l’imagination est définie, en même temps qu’elle est éveillée, et rappelée à son rôle de Folle. A quoi servent aussi ces comparaisons étranges que le génie poétique jette comme un défi. J’admire la grandeur des enfants, qui ne discutent jamais sur la Lettre. Non qu’ils saisissent d’abord l’Esprit ; mais ils savent bien que l’Esprit ne vise pas ce maigre gibier. Ainsi en s’amusant de l’absurde ils ne déshonorent pas l’Esprit, mais au contraire ils l’honorent. Par la croissance qu’il sent à l’œuvre en lui, et qui lui donne espoir et patience, ce bel âge voit grand. Il attend quelque chose de mieux que des fictions cohérentes. Certes il y a de la Majesté à laisser jouer l’Imagination en même temps que le corps, et par les mêmes lois. Mais il y a quelque chose d’impérieux aussi à vouloir que l’absurde soit conservé comme il est ; c’est refuser les petites raisons. Shakespeare se moque de ceux qui voudraient comprendre comment Othello ou Hamlet sont passés d’un lieu à l’autre, invitant ainsi énergiquement le spectateur à comprendre d’autres vérités, plus cachées et plus difficiles. Sur l’absurde même l’Esprit rebondit, car il n’y peut rester. Cette apparence ne peut tromper, il faut donc voir au delà. Ces signes nous délivrent des signes. Au contraire, par des signes de raisonnable apparence, nous venons à penser les signes, et la coutume nous tient. Telle est la vieillesse de l’Esprit.

XI
DES APPARENCES

Quand un Hindou se marque au visage de signes rouges ou bleus selon sa caste, vous ne demandez point si cela est vrai ou faux. Il vaudrait mieux se demander en quel sens et sous quel rapport cela est vrai ; pour le faux, il n’est point dans les faits ni dans les actions, ni dans les pensées ; il y a vérité de tout ; il faut seulement dire que nous sommes bien loin de connaître la vérité de tout ; mais la privation n’est rien. Attendez les exemples. Il y a une apparence du mouvement du ciel autour de son axe ; cette apparence n’est qu’apparence, c’est dire qu’elle n’est point vraie ; mais je ne dirai pas non plus qu’elle est fausse ; car, placés comme nous sommes sur cette terre qui tourne, nous ne pouvons la voir tourner. Pour mieux dire, je ne vois aucune chose comme elle est. Je vois à l’angle de mon plafond trois angles joints dont je sais qu’ils sont d’équerre tous les trois, mais je les vois obtus tous les trois, et la perspective m’apprend que je dois les voir ainsi. Si je change de place, je les verrai obtus autrement ; mais ce sont toujours trois angles droits. Ceux qui retournent dans leur tête les paradoxes d’Einstein croient souvent qu’ils ont à choisir entre plusieurs apparences du temps et un temps unique ; je les invite à réfléchir sur l’objet unique, qui donne pourtant d’innombrables perspectives. Je dirai volontiers que cet Hindou qui se peint le visage se règle sur quelque perspective de l’existence physiologique et politique ; et, autant que je connais le vrai de la chose, il faut que je comprenne cette perspective qui est sienne ; et aussi bien cette perspective d’un autre qui se fait moine, et de moi-même aussi qui mets une cravate.

Si vous me proposez une religion, je l’examine, non point avec l’idée qu’elle est fausse, mais au contraire avec l’idée qu’elle est vraie. D’où vient donc que je passerai pour irréligieux ? C’est que je pense la même chose de toutes les religions. Chacune d’elles n’est qu’une perspective plus ou moins déformée dans laquelle il faut que je retrouve l’objet unique. Travail copernicien. Difficile assurément, mais considérez ce qui arrive quand on me montre des tours de passe-passe ou des jeux de miroirs. Ce sont alors des apparences étranges ; mais je sais sans le moindre doute que si je connaissais bien les objets dont ces apparences sont les apparences, je ne verrais plus rien d’étrange dans ce spectacle.

Lorsque Galilée disait que la terre tourne, c’était parce qu’il avait deviné le secret d’une apparence, et vu, en quelque sorte, le double fond de la boîte. Ainsi, bien loin qu’il pensât que les autres se trompaient, au contraire, il comprenait leur erreur même comme vérité, et se trouvait ainsi plus assuré de ce qu’ils disaient qu’eux-mêmes. Mais eux voulaient le ramener aux apparences, et lui faire jurer qu’il voyait les apparences. Aussi lui, qui voyait le soleil tourner, comme voit n’importe quel astronome, ne trouva sans doute point autant de difficulté qu’on voudrait croire à dire comme ils disaient ; et peut-être comprit-il aussi le vrai de leur colère, et l’éternel objet politique sous ces menaçantes apparences. Marc-Aurèle a dit là-dessus le dernier mot peut-être : « Instruis-les, si tu peux ; si tu ne peux les instruire, supporte-les. » Quand le roi David chante : « L’Éternel est mon rocher », je lui donne raison, mais non pas comme il voudrait : on peut parier qu’avant la fin de mon discours il m’aurait fait pendre. Il faut être bien intolérant pour se laisser pendre.

XII
SCIENCE ET RELIGION