Rien au monde n’est juste. Aucun objet n’est Dieu. Mais l’homme juste est celui qui pense toujours au juste, et continuellement le maintient et le veut, imitant le Dieu de Descartes en cette création continuée. C’est ainsi que le juste fait justice de tout, comme le géomètre fait géométrie de tout. Un tel homme ne se fie point à l’ordre des choses, et la pointe de son jugement toujours attaque la justice établie et vénérée, la redressant d’après le modèle qui n’existe pas. Ce feu du jugement moral, cette ardeur à briser, ce culte du Dieu seulement aimé, nu, et sans aucune puissance, voilà par où la religion vit et revit. Plus religion dans ce Socialiste que dans ce Thomiste. Mais il se peut bien que le socialisme soit théologique maintenant, et que la Justice soit maintenant sous clef dans quelque Pavillon des Justes Mesures. L’idée aura donc péri par la Suffisance.
On doit appeler machine, dans le sens le plus étendu, toute idée sans penseur. Je remarque que la téléphonie sans fil guérit de comprendre et même d’essayer de comprendre. Et l’avion a tué l’idée de l’avion, comme les ailes, en l’oiseau, ont tué le doute, âme des formules de Newton et d’Euler. Car qui pensera, si tout est pensé ? Qui réglera, si tout est réglé ? La violence est l’effet inévitable, et souvent prochain, d’une pensée sans aucun doute ; et c’est ce que l’on voit en gros chez les fous. Peut-être est-il dans la destinée de toute théologie, aussitôt achevée, de rouler sur la terre comme un char d’assaut, C’est ainsi que la puissance déshonore la justice.
VIII
DE L’ART DE PERSUADER
Pensant à Joseph de Maistre, je faisais une revue en moi-même des hommes qui ont fait serment de croire ; et au premier rang j’apercevais Socrate, tel que Platon le représente en son Gorgias, ou bien dans sa République, faisant de la tête signe que non, à chaque fois que les disputeurs l’accablent de leurs preuves d’expérience ; et, comme dit justement Socrate, il n’est pas difficile de faire voir que la force gouverne partout et que la justice est ce qui plaît aux plus forts ; c’est le spectacle humain ; on n’entend que cela ; on ne voit que cela. Suivez ces longues discussions en leurs détours, vous verrez apparaître la justice, et soudain disparaître. On la saisit à la fin ; il vient un moment heureux où toutes les parties de la nature humaine sont rassemblées et comme pacifiées selon la loi interne de justice, à laquelle les manifestations externes de la force sont de loin subordonnées. Tout s’ordonne alors, et la vraie punition répond à la vraie récompense. Mais, pour parvenir à cette vue, il faut autant de patience au moins qu’en montre Socrate. Un lecteur pressé verra partout l’injustice revenant toujours à la suite de la puissance, et la justice autant démunie de preuves que de richesses. En quoi il n’y a point de jeu ni d’artifice, mais au contraire la plus parfaite peinture de ces tâtonnements et détours de pensée qui rebutent promptement celui qui n’a pas juré. Il faut jurer d’abord, et dire non aux arguments diaboliques avant de savoir comment on y répondra.
Autre chose encore, et qui irrite toujours un peu. Vous lisez ; vous pesez au passage les preuves Socratiques ; vous les rassemblez ; vous saisissez l’idée ; vous la confiez comme un trésor au coffret de la mémoire. Mais le diable guette encore par là. Quand vous ouvrez le coffret de nouveau, vous ne trouvez plus qu’une pincée de cendres ; éléments dissous et dispersés ; chaos. Il faut tout refaire ; il faut s’aider de nouveau de l’art socratique ; de nouveau l’injustice est brillante et forte ; de nouveau la clameur diabolique assourdit le pauvre homme ; il faut passer par ce chemin-là. Si le courage manque, tout est dit. C’est pourquoi on voit trébucher tant de penseurs vieillissants, et s’asseoir au festin de la Force, où l’on boit l’hydromel dans le crâne de l’ennemi. J’ai vu un noble penseur se lever et marcher à grands pas, allant et revenant, et disant à moi : « On devrait savoir une bonne fois. Quand on a passé le lieu difficile, on devrait le laisser derrière soi pour toujours. Et quand on a formé l’idée, on devrait la posséder. Tout sera donc toujours à recommencer » ? C’est ce que Socrate demandait en ces termes mêmes. En tout, on veut une charte ou un diplôme, et dormir dessus. Mais ce n’est point permis.
D’après ces rudes expériences, il faut comprendre ces préjugés invincibles et volontaires que l’on rencontre en tout homme un peu composé, et qui rendent si pénible le travail de prouver et de convaincre. Combat difficile, où les meilleurs coups, les plus savants, les mieux dirigés, sont justement ceux qui ébranlent le moins l’adversaire. J’ai observé comment un esprit vigoureux esquive la preuve forte, et qu’il voit venir de loin, refusant attention à ce que vous dites, non parce qu’il le juge faible, mais parce qu’il le juge fort, et récitant en lui-même son serment de fidélité comme une prière. L’homme est beau alors. Car, si difficile que soit notre condition de pensant, songez qu’elle serait tout à fait misérable, si nous devions abandonner une idée précieuse, et bien des fois éprouvée, dès que nous n’avons rien à répondre à quelque disputeur. Dans le fait, personne ne pense ainsi. Tout homme pensant s’appuie sur une foi invincible ; c’est son réduit et donjon. D’où je tire la règle des règles, qui est de ne point penser contre l’autre, mais avec l’autre, et de prendre sa profonde et chère pensée, autant que je la devine, comme humaine et mienne. Et quand cette pensée est la Justice éternelle, qu’on l’appelle Dieu ou comme on voudra, on peut s’y établir, et travailler en partant de là ; prises de ce côté-là, les murailles tomberont.
IX
PROPHÉTIES
En aucun temps je ne me fiai aux coteaux de l’Aisne comme en l’été de l’an quatorze. Je me trouvais réconcilié à cette terre, sauvage un peu par ses roches, et par les noms sinistres qui rappelaient les guerres de l’autre siècle. De précieux amis vieillissaient là. Vingt marches de pierre me conduisaient à leur jardin fleuri ; vingt marches encore, et l’on était au paisible jardin des morts, fleuri de marjolaine et d’hysope, autour de l’église paysanne. De ce promontoire la vue s’étendait presque jusqu’à Soissons, par une trouée fameuse. Sur le plateau à blé, presque à la hauteur du coq indicateur des vents, passait la Route des Dames au nom charmant. La falaise était riche de sureaux et de vignes et portait, sur ses pentes arides, des genévriers et un rosier sauvage à odeur musquée que je n’ai vu que là. On pouvait s’y plaire ; et, en ce mois de Juillet, j’achevais une clôture durable autour d’une maison de tisserand.
C’est là que j’entendis deux prophéties. Une première fois moi-même je vaticinai, je ne sais pourquoi, en compagnie d’un philosophe paysan, que l’on jugeait un peu fou. Cette sécurité des travaux, dont l’image s’offrait partout, me parut d’un moment, comme elle était. Il ne faut qu’une peste, disais-je, ou une querelle entre les hommes, pour que cette sauvage écorce de la terre, que l’on voit par places, recouvre le coteau, le plateau, la vallée, et les collines éparses semblables à des îles. Le soir, qui effaçait les différences, et la vue aussi de mon mélancolique compagnon, me faisaient penser à ces choses ; mais il me semble maintenant que je déclamai un peu plus que l’état présent ne le conseillait. L’avenir d’alors, maintenant passé, donne trop de sens à ces paroles de hasard.
Un autre jour ce fut une sorte de sorcière qui prophétisa, courbée en deux par les travaux, levant vers moi son regard bleu et son visage couleur de brique. Elle me montrait, dans le jardin et dans les vergers en terrasse, une quantité étonnante de taupinières, et elle parla en ces termes : « Vous savez ce qu’on dit par ici et ce que je sais ; autant de taupinières, autant de tombes. » Elle redit plusieurs fois la même chose, en regardant à droite et à gauche, comme elle avait coutume. Sur quoi je fermai mon imagination comme une porte, admirant comment la ressemblance fait preuve en ces esprits trop faibles pour soulever la métaphore. Or il y eut, partout par là, comme on sait, encore plus de tombes que de taupinières.