V
DE LA CULTURE
« Jamais les Humanités classiques n’ont fait comprendre, ni au maître, ni à l’élève, que l’Humanité est une suite et un progrès. Pour les jésuites, qui ont constitué l’enseignement classique, il y a deux vérités éternelles, l’une religieuse, qui se trouve dans l’Écriture commentée par l’Église, l’autre littéraire, qui est dans Homère et Virgile. Pour comprendre que l’antiquité classique est un âge de l’humanité, il a fallu découvrir, par delà le monde grec et romain, le monde chinois et le monde égyptien, et, par delà tous ces mondes, l’âge de pierre, et, pour faire ces découvertes, rompre le cercle magique où l’enseignement classique nous enfermait. Les Humanités classiques prendront toute leur valeur quand elles seront tout à fait mortes. »
J’ai transcrit cette page du Critique, et je n’y trouve rien à reprendre. Mais plutôt, saisissant à mon tour la massue, je voudrais dire que le Christianisme lui-même, et aussi l’organisation catholique, ne prendront toute leur valeur que quand ils seront tout à fait morts. Comte est remarquable parmi les penseurs modernes principalement en ceci, qu’il a jugé sans passion et humainement du progrès catholique. Et pourquoi ? Parce qu’il n’est nullement catholique. Moment dépassé ; objet à distance de vue. Mais non point oublié ; conservé au contraire, et renvoyant à son tour selon la juste perspective toute l’antiquité classique si bien dépassée et en même temps conservée par l’esprit catholique. J’ai lu que Saint Jérôme s’accusait de lire avec trop de plaisir les auteurs païens. Ainsi le plus beau du passé revenait dans la pensée chrétienne, et l’humanisait. C’est un beau et juste mouvement qui ramène ainsi nos idées à l’enfance, et les mûrit de nouveau dans la moindre de nos méditations.
Je dirais d’après cela que d’un côté ce sont les vues plus étendues de l’histoire qui mettent en place l’antiquité classique et la révolution chrétienne ; car ce grand drame humain est lui-même petit dans l’immense suite du progrès. Mais, d’un autre côté, ces antécédents proches font vivre les autres par une reconnaissance qui soutient les différences, et nous fait historiens. Un Chinois est trop différent de nous peut-être ; de même un fétichiste d’Amérique ou de Polynésie. Tacite est un autre genre de sauvage, bien plus près de nous ; nous ne pouvons méconnaître notre frère ; et c’est le beau d’abord qui nous en préserve, le beau, bien plus puissant que le vrai. Sans ce passage, qui d’Homère porté déjà par Platon, nous conduit tout près de nos naïfs ancêtres et congénères, nous pourrions bien connaître les Égyptiens, Chinois et Peaux-Rouges comme on connaît les mœurs des fourmis, tout en restant inhumains peut-être. Je ne sais rien des Jésuites que par ouï-dire ; peut-être eussent-ils été plus fanatiques encore sans ce fort préjugé, fondé sur le jugement esthétique, et qui les tirait hors du temps présent. Par quoi ils formaient des esprits libres, bien contre leur intention. Gardons-nous, au rebours, de former des esprits esclaves, bien contre notre intention.
VI
HUMANITÉS
Il n’y a point d’Humanités modernes, par la même raison qui fait que coopération n’est pas société. Il faut que le passé éclaire le présent, sans quoi nos contemporains sont à nos yeux des animaux énigmatiques. Ils le sont pour nous, si nous manquons d’études ; ils le sont en eux-mêmes, s’ils manquent d’études. L’homme qui invente le téléphone sans fil n’est qu’un animal ingénieux ; ce qu’il peut montrer d’esprit vient d’autre source.
J’ai observé un certain genre d’incrédulité qui ne suffit à rien. Les dogmes de l’Église sont à première vue indémontrables et même absurdes. Soit donc, et laissons-les. Mais celui qui regarde dans les perspectives du temps aperçoit beaucoup d’autres dieux, d’autres cérémonies, et des temples qui parlent humainement. Chaîne d’énigmes qui détourne de s’ébahir parce qu’un polytechnicien va à la messe. Les hommes ont suivi bien d’autres messes. Mais il faut s’approcher ; il faut connaître un peu plus intimement le peuple du Droit, qui est le Romain, et le peuple Sophiste, qui est le Grec ; sans négliger le peuple adorant, qui est le Juif. Ici un sublime sauvage et impossible ; ici, par une crainte sans mesure, les superstitions de la main et du pied, du couteau de table et du pot à beurre. Dans les deux autres peuples, si proches de nous aussi, mais par d’autres côtés, des dieux en tout bois et sur toute colline, des oracles, des augures et des haruspices. L’Égypte et l’Assyrie, incompréhensibles, forment le fond lointain. L’Orient rêve encore derrière, et le Polynésien danse. On ignorerait tout de l’homme si l’on n’avait, par bonheur, familiarité avec les Juifs, avec les Grecs, avec les Romains, qui ont tant avancé en diverses parties de la sagesse, gardant avec cela d’étonnantes erreurs. Celui qui ignore cela est sauvage encore, par une incrédulité mal assise ; dont Montaigne nous peut guérir ; mais il nous renvoie aux anciens ; il y faut aller. Ou bien considérer Pascal comme une sorte de fou, et même Descartes, qui pélerina à Lorette. Ainsi le Moderne, j’entends sans culture rétrospective, ne voit que fous ; mais je l’attends au spiritisme, à la théosophie, à tous ces fruits de l’étonnement ; car ce sont des moments dépassés ; mais il faut les avoir dépassés et surmontés par une sorte de jeu. Les études classiques assurent le pied sur cette planète ; l’homme s’y étudie à croire sans se jeter. Nos folles guerres viennent certainement de trop croire, comme il arrive à ceux qui n’ont rien vu.
Polynésiens téléphonant ; cela ne fait pas un homme. D’où ces autels sanglants, et sans dieu. Mais tous les autels furent sanglants et sans dieu. On ne remarque pas assez que l’humaniste, déjà avec rosa la rose, se lave les mains de ce sang mêlé à l’eau de la source Bandusienne. Les Bacchantes retournent à la frise de marbre. Poésie guérit de frénésie. Les surprises du cœur sont disciplinées ; un dieu balance l’autre. Le galop des Centaures ne jette plus dans la charge panique. Déjà Socrate et Phèdre, leurs pieds nus dans l’eau, s’amusaient à l’entendre. Ce sont nos travaux d’Hercule, et nos voyages d’esprit, par quoi nous effaçons sur la médaille humaine ce pli de fanatisme bas. D’où mûrira l’enthousiasme qui ne tue point. Jaurès modèle. Modèle de tous, et du forgeron encore mieux ; car toute force est redoutable, et à elle-même aussi. Les Belles-Lettres donc pour tous ? Et pourquoi non ? Regardons cette idée en face.
VII
DE LA THÉOLOGIE
Il y a quelque chose de mort dans toute Théologie, quelque chose de mort aussi dans toute Géométrie. Ce sont des idées sous clef ; nul n’y va plus voir, et l’on en fait le compte par des registres et abrégés, comme font les teneurs de livres. Or ces provisions d’esprit se corrompent encore plus vite que les provisions de bouche. Et qu’est-ce qu’une idée à laquelle on ne pense point ? Bossuet prouve Dieu par les vérités éternelles. « Une vérité ne peut cesser d’être vérité. Descartes meurt, Bossuet meurt, la vérité ne meurt point. Mais comme une vérité n’est rien aussi sans quelque pensant, il existe donc un Pensant éternel ». Voilà une pensée de disciple et une armoire aux idées. Descartes est bien plus difficile à suivre, parce qu’il brise l’armoire aux idées et les idées mêmes, allant jusqu’à dire qu’il n’y a point du tout de vérités éternelles et que la volonté de Dieu en décide à chaque instant, même du triangle et du cercle. Comprenne qui pourra. Toujours est-il qu’il y a ici du scandale et une occasion de douter de l’indubitable, par quoi la théologie de Descartes se trouve animée d’incrédulité. Au feu les idoles. Ainsi va le vrai Géomètre, toujours doutant et défaisant, d’où les idées naissent et renaissent. Car je tiens que si l’on veut savoir ce que c’est qu’une ligne droite il faut y penser toujours, j’entends la vouloir et maintenir toujours, ce qui est douter et croire ensemble. Quant à la ligne droite qui tient d’elle-même, et qui est enfermée en quelque Palais des Mesures, je sais qu’elle n’est point droite. Rien au monde n’est droit.