Le catholicisme est tout près de nous ; il se mêle à nos pensées et à nos actions ; il se propose comme un problème à un artisan aussi bien qu’à un philosophe. Mais comment juger ces institutions et cette doctrine si l’on n’a pas quelque connaissance réelle des oracles et des sibylles ? Que l’on se jette au catholicisme, ou bien qu’on s’en détourne comme d’un ensemble de contes à faire rire les enfants, ce n’est toujours pas juger. « Siècles d’ignorance et de fanatisme. » Fort bien. Mais que direz-vous alors de cette religion qui sacrifia Iphigénie ? Que direz-vous de cette politique soumise à l’oracle Delphien ? Il faut avoir vécu près des anciens, par leurs poètes, par leurs orateurs, pour comprendre le prix d’une religion sans sacrifices humains et sans oracles. Les miracles catholiques font rire l’ignorant ; mais la moindre culture fait voir que le catholicisme doit être considéré, au contraire, et par relation, comme la première religion sans miracles ; non pas absolument sans miracles, mais là-dessus raisonnable et défiante toujours ; en tout cas sans oracles ; la fonction du prêtre n’est nullement d’annoncer l’avenir. Bref, si l’on veut être juste à l’égard du passé immédiat, il faut avoir formé quelque idée du passé lointain, et le faire revivre dans ce mélange de beauté, de vérité, et d’erreurs en elles-mêmes incroyables, que les anciens auteurs nous apportent. Et cela seul peut nous guérir d’utopie et de misanthropie, deux erreurs jointes, d’où la guerre renaît toujours.

III
PROMÉTHÉE

Une tombe, une grossière image, des marques reconnues sur l’arc ou sur la hache changent soudain les pensées. L’air natal, le jardin de la première enfance et des premiers jeux, la maison paternelle, les rues de la ville et les bonnes femmes au marché, toutes ces choses reconnues font bien mieux encore que verser des souvenirs, des regrets, des affections ; elles disposent le corps selon la confiance puérile, depuis longtemps oubliée ; c’est une douceur et une grâce que l’on sent et que l’on touche ; les passions amères sont aussitôt déliées ; c’est l’heure des espoirs et des serments ; c’est un retour de force et de jeunesse. Ainsi nos naïfs ancêtres, touchés par la beauté des choses, adorèrent une invisible présence ; d’abord des morts familiers, puis des morts illustres, à mesure que les vivants se réunissaient pour éprouver de nouveau, et bien plus fortes, ces émotions délicieuses. Les temples, par la masse, l’écho, les souvenirs accumulés, grandirent le Dieu. Le retour des cérémonies, les récits qu’on en faisait, les chants et les danses portèrent les sentiments esthétiques jusqu’à une sorte de délire. Les malheureux furent consolés ; bientôt ils furent consolés en espoir, et, par la prière, ils évoquèrent l’assemblée dans la solitude. C’est pourquoi il ne faut point dire que l’on éleva d’abord des temples en l’honneur des dieux ; mais il y eut des monuments, des maisons plus grandes et plus solides, des reliques de l’homme, des pierres et des nœuds de bois à sa ressemblance, bientôt sculptés par le témoignage des mains. Le dieu vint habiter l’idole et le temple.

La première réflexion porta sur ce grand et mystérieux sujet. On croyait aisément et même avec ferveur tout ce qui visait à expliquer tant bien que mal le bonheur le plus étonnant. Le miracle fut ainsi la première preuve.

Il faut admirer comment les plus sages, toujours ramenés au positif par la pratique des métiers, parvinrent à mettre un peu d’ordre et de raison dans les inventions théologiques. Il est vrai que les guerres formaient des grandes unités politiques, et qu’il fallait établir la paix aussi chez les Dieux. La parenté des dieux, et le pouvoir patriarcal transporté dans l’Olympe, furent des inventions comparables à celles de Copernic et de Newton. Les théogonies, dont nous voulons rire, marquèrent un immense progrès de la raison commune. La Sagesse, fille de la Beauté, trouva asile chez les Dieux ; et les philosophes commencèrent à réfléchir à leur tour sur les mythes populaires, soupçonnant déjà que l’homme juste dictait ses lois à Jupiter.

D’après cela il faut considérer le catholicisme comme un progrès décisif, même dans l’ordre intellectuel, puisqu’en décrétant un seul Dieu et une seule loi pour tous les hommes, il réduisit les autres dieux à l’état de puissances subalternes, et tendit toujours énergiquement à purifier les miracles, en les ramenant au cœur humain, qui est le vrai lieu des miracles. Il est clair que ce nouvel objet devait être soumis de nouveau à la réflexion et à la critique, et que le Dieu métaphysique, qui n’intervient plus que selon les lois immuables de la sagesse, devait rassembler en son idée toute l’humaine espérance. Pour peu de temps ; car le progrès des sciences, né lui-même de ce long mouvement de réflexion, touchait déjà, avec Descartes, à ce moment de l’esprit où l’imagination, avec son cortège de dieux, est enfin logée dans le corps humain. Prométhée connaît maintenant le secret des Dieux.

IV
LIBRE PENSÉE

La conversation n’instruit point, même réglée. J’y vois cet inconvénient, pour les deux, que la pensée dérive sans cesse, et oublie ce qui l’avait d’abord arrêtée ; ou, pour parler autrement, celui qui explique sa pensée en perd toujours quelque chose, et c’est souvent le meilleur. L’état de réflexion, qui seul importe, suppose l’arrêt devant un objet humain que l’on ne peut s’empêcher d’interroger, et qui ne répond rien. Il n’y a que les monuments qui fassent penser. J’entends aussi, sous le nom de monuments, les poètes, mieux protégés que tous les autres auteurs contre le changement ; mais tous les auteurs acquièrent quelque caractère monumental par la vénération, qui détourne de les changer, et nous ramène toujours à la forme inflexible. La danse des pensées, qui est la plus instable des danses, trouve alors un centre et comme un autel. Aucun homme n’a jamais pensé autrement que sous cette autorité de la chose écrite, et d’après ce préjugé vertébral que ce qui est écrit est vrai. Sans cette idée, le lecteur est jeté à une autre pensée et encore à une autre ; le collier est rompu et les perles roulent. Bon pour les chiens de courir après ce qui roule.

La Bible a formé un grand nombre d’esprits vigoureux, aussi bien par ses énigmes. C’est une condition excellente d’être tenu par un texte monumental ; le moment contemplatif est alors prolongé et renouvelé ; l’esprit se pose. Balzac et Stendhal n’agiraient pas moins s’ils avaient la majesté ; mais ils ne l’ont pas encore ; il faut que j’y mette du mien et que j’admire tout par décret, et peut-être même des fautes d’impression, comme l’insinue le grammairien ; ce risque est de peu en comparaison du profit. Mais je ne garderais point cette foi, qui est fidélité, si je n’étais averti par le cortège des admirateurs. Encore aujourd’hui si j’en rencontre un, il m’affermit et je l’affermis ; après cela je lis mieux ; je suis plus fort contre le démon polémique. Servilité, direz-vous, mais cela me fait rire ; des opinions de Balzac sur la politique et sur la religion, je n’en ai pas pris une. Il n’y a que les abrégés qui fassent des esprits serfs.

Il est chimérique de vouloir former les jeunes esprits autrement que par les anciens livres. Plus les livres sont jeunes et plus on y choisit, plus on y cherche ce qui plaît, et des thèses pour les passions ; ce n’est point discipline. L’Imitation, livre vénérable, n’est point de mes livres ; mais c’était un des livres de Comte, forte tête pourtant ; et c’est toujours un des plus beaux titres de livre ; car c’est par l’imitation de l’humain que l’on apprend à penser. Celui qui ne lit que ce qui lui plaît, je le vois bien seul. Toujours en compagnie de ses chétives idées personnelles, comme on dit ; mais il ne sortira pas d’enfance. Il faut du secours à l’esprit enfant, et une inscription sur le granit pour sa lecture. Télémaque vaut mieux pour apprendre à lire que Francinet, et l’Iliade vaut mieux que Télémaque. Comte avait pris pour lui cette maxime de l’Imitation : « L’intelligence doit suivre la foi et non la précéder ni la rompre. » J’ai pris moi-même cette maxime par contagion, quoiqu’elle ne me plût guère ; elle m’a conduit plus loin qu’aucune autre, et, par exemple, à l’idée même que j’explique maintenant.