Sous le titre de Philosophie du Christianisme il faudrait enfin développer cette doctrine chrétienne comme vraie. C’est ce que nous faisons tous, et il n’y a pas en nous de pensée, je dis même concernant les sciences physiques, qui ne soit chrétienne à sa racine. Comte a poussé fort avant cette idée. Mais le principal serait d’expliquer encore mieux, s’il était possible, ce que c’est que croire. Savoir croire est un grand art, et encore profondément caché. Homère est toujours bon à lire, et chacun en convient. Ces beaux récits donnent un corps à nos pensées ; et l’expérience fait voir que l’état ancien d’une idée est le meilleur départ, si l’on veut la former correctement. Lire Homère dans cette disposition, c’est y croire il me semble. Il nous manque à tous, en ce qui concerne l’Évangile et les penseurs chrétiens, de les aborder ainsi généreusement, c’est-à-dire avec l’assurance de former mieux nos idées, et plus près de notre nature, à leur école, qu’en suivant de plus récents penseurs, plus avancés peut-être, mais qui aussi nous laissent moins à former. Par le préjugé laïque nous avons, pourrait-on dire, l’esprit bien meublé ; mais le corps reste enfant. L’imagination n’est point disciplinée, parce qu’elle n’entre pas dans le jeu. Aussi ce ne serait pas un petit avantage si nos enfants tiraient leurs idées justement d’où elles viennent. Pour tout dire il faudrait, en cette dernière partie, un commentaire des livres sacrés considérés comme des auteurs classiques. La lecture véritable se fait toujours sous deux conditions, d’un côté le respect du texte, qui donne appui à l’esprit, mais, de l’autre, une volonté de comprendre, et de ne point s’arrêter aux signes. Car s’arrêter aux signes, est-ce lire ?
Telle est l’imparfaite esquisse qui aidera peut-être à comprendre les chapitres qui suivent. J’insiste encore en terminant sur cette idée que croire est néant, si ce n’est pas un mouvement pour penser ce que l’on croit.
Février 1924.
I
CHATEAUBRIAND
Comme je lisais Les Martyrs de Chateaubriand, je vins à penser que ce livre conviendrait pour nos écoliers. Un esprit libre acceptera aisément Télémaque, qui est un livre païen ; pour Les Martyrs, il y aura quelque résistance ; mal fondée. Si nous voulons que nos garçons et nos filles aient quelques vues de l’histoire humaine, nous ne pouvons pas vouloir qu’ils ignorent le catholicisme ; et la vérité du catholicisme ne peut pas être séparée de ce paganisme qu’il a remplacé. Ce passage est d’importance ; il domine encore nos mœurs et se trouve marqué dans toutes nos idées sans exception. Un enfant ne doit pas ignorer ce moment de l’histoire humaine. Imaginez quelque fils de riche qui ne connaîtrait au monde d’autre source de lumière et de chaleur que l’ampoule électrique. La connaissance qu’il en aurait serait abstraite parce qu’elle serait immédiate ; l’ampoule électrique suppose avant elle, aussi bien en idée qu’en fait, une suite d’essais plus faciles, le verre, le charbon, le feu, le silex ; j’en oublie. De même toutes nos pensées, de théorie et de pratique, développent le catholicisme, qui développe lui-même le paganisme, comme on comprend d’abord par les anticipations des Stoïciens et même de Platon, comme on voit encore aujourd’hui d’après les superstitions bretonnes, si naturellement incorporées au culte des saints, de la Vierge et de la Trinité ; mais la métaphore me trompe ; c’est bien plutôt la métaphysique catholique qui prend corps dans le polythéisme subordonné. Qui n’a point médité là-dessus ignore l’Humanité.
Chateaubriand est un bon guide ici, et le meilleur peut-être, par cette contemplation poétique qui laisse toute chose à sa juste place. D’un côté la nouvelle organisation de la famille, la condamnation de l’esclavage, la guerre transformée devant l’esprit, et déchue de son rang, tout ce bel avenir, tout cela est célébré comme il faut. Mais d’un autre côté le paganisme n’est point défiguré ; Démodocus, le prêtre Homérique, n’est pas moins vénérable que l’évêque Cyrille, et l’ermite chrétien du Vésuve a les dehors et les maximes d’un stoïcien. Le ciel des anges et l’enfer des diables dirigent les combats humains et distribuent les épreuves, comme font les dieux de l’Iliade. Il apparaît, par le récit même, que le courage, la pudeur, la justice, n’avaient pas moins de prix pour les anciens que pour nous. Même le fanatisme catholique n’est point déguisé ; on voit ici au naturel l’enfant ingrat qui frappe sa nourrice ; et cela est propre à éclairer le progrès humain, toujours servi, mais souvent mal servi, par l’énergie des passions.
J’admire cette force de l’esprit qui prend ses distances, et veut être spectateur de cette religion même à laquelle il a juré d’être fidèle. Il y a de la hauteur, en cet homme, qu’il veut nommer indifférence, mais qui vient plutôt de clairvoyance. Humain et solitaire, ce voyageur. Napoléon ne l’étonna point ; il annonça la République. Cependant il fut fidèle invinciblement aux rois légitimes, ce même homme qui a écrit : « Je ne crois pas aux rois. » Je trouve une belle parole dans Les Martyrs. Eudore, chrétien, couvre un pauvre de son manteau. « Tu as cru sans doute, dit la païenne, que cet esclave était quelque dieu caché ? » « Non, répondit Eudore, j’ai cru que c’était un homme. »
II
ORACLES ET MIRACLES
Il n’y a point d’Humanités modernes, parce que l’Humanité n’est pas une somme d’êtres qui vivent selon l’échange, mais une suite et un progrès. La société humaine n’est pas entre ceux qui sont ici ou là dans le même temps, mais entre ceux qui sont et ceux qui furent. Comte a prononcé que les sociétés d’abeilles, de fourmis ou de castors ne sont point des sociétés véritables, parce qu’on ne voit point que le meilleur de chaque génération se conserve par monuments, poésie ou maximes ; ainsi il n’y a d’autres liens d’un âge à l’autre que l’hérédité biologique, qui est une ressemblance de forme, et qui conduit seulement à refaire toujours les mêmes actions. Mais cette forte idée est souvent oubliée. Le spectacle des peuples sur la planète, les rivalités, les alliances, la circulation des biens, les instruments du travail et du transport, l’organisation de la puissance, tout cela attire l’esprit ; il y va comme au plus pressé. Viennent les passions, et nous voyons que ces grands voyageurs, visiteurs, enquêteurs, sont naïfs comme les héros d’Homère.
Dans le miroir des temps passés, c’est là que l’homme se reconnaît et se juge. Non point d’après ces résumés qui ne trouvent créance en personne, mais d’après les grandes œuvres, où la pensée est tellement entrelacée aux superstitions que l’homme est à la fois empêché de s’y reconnaître et forcé de s’y reconnaître. Il est très important de savoir, par vue directe, que les anciens tenaient déjà une bonne partie de notre sagesse dans les temps où les chefs allaient gravement consulter l’oracle. D’où naît la réflexion sur cette puissance de l’imagination, qui couvrit la planète de temples et de sacrifices. Les sciences portent en elles-mêmes leurs preuves ; mais il y manque souvent jusqu’à l’idée des immenses difficultés que les savants rencontrèrent autour d’eux et en eux-mêmes. Celui qui reçoit la dernière idée, abstraite, évidente, aisément vérifiée, sait beaucoup sur la chose, mais il ne sait rien de l’homme.