« Il se peut, dirait un autre, que notre humaine existence dépende des actions d’un être bien plus puissant que nous et doué comme nous d’intelligence ; mais il se peut aussi que l’intelligence d’un tel être n’ait point d’égards pour nous et même nous ignore tout à fait. Si la voie lactée n’est, au regard des travaux d’un immense biologiste, qu’une partie de liquide, invisible même à son microscope, et si un milliard de nos années ne compte pas plus pour lui qu’une minute pour nous, peut-être ce dieu puissant presse-t-il maintenant notre voie lactée entre les deux verres de son instrument ; peut-être le commencement de la pression a fait tourner ces mondes ; notre civilisation a trouvé sa place sous son pouce ; mais une pression un peu plus forte finira tout. Cet être a une puissance démesurée contre nous, mais il ne peut rien pour nous ; et, quoique l’on puisse le supposer très savant, très ingénieux, et très bon, cela ne nous avance point, et tout se passera pour nous comme s’il était une aveugle et délirante brute. Car le plus doux des fakirs écrase encore des centaines de pucerons, et des milliers de pucerons de pucerons quand il se met en prière. Et cet homme pacifique mène ici une guerre sans pitié parce qu’il est trop fort au regard de ces bestioles. »
« Puissance, dirait un autre, n’est point bonté ; mais au contraire il semble que toute puissance soit guerre, et sans mauvaise volonté, comme ces enfants que l’on dit brutaux et qui ont seulement du poids et de bons muscles. Nos théologiens ont tracé finalement un assez beau portrait de dieu, d’après les saints et les justes ; mais peut-être ont-ils tout gâté en y mêlant la puissance, ne pouvant se délivrer de cette idée que la perfection est grande et lourde. Il n’y a pourtant point plus de perfection dans une grande machine que dans une petite ; et je ne vois rien de divin dans ce double du double ; il n’y a rien à adorer par là. Peut-être dira-t-on à nos enfants que la divine perfection est ce qu’il y a de plus faible au monde, et qu’il n’y a rien de plus démuni que Dieu. Nos mythes y sont venus ; car, selon le naïf sentiment, on n’adore rien plus qu’une mère et un tout petit enfant. Et pourquoi m’étonnerais-je de ce pouce gigantesque ? Il n’en faut pas tant pour tuer un homme, et Pascal l’a dit. Mais le ridicule d’adorer la force n’est pas encore assez senti. Voulant honorer le courage, aussitôt nous honorons la victoire, et nos prêtres remercient le dieu fort qui a permis que nous fussions dix contre un. Pourquoi ne pas adorer aussi une pierre qui tombe, ou un poids qui fait pencher la balance ? Quand ces fourmis adoreraient l’homme, elles seraient toujours fourmis en cela, et idolâtres, exerçant la force et subissant la force, et terminant toujours leur pensée à leur cuirasse ; autant dire sans pensée, comme je les vois. »
XXXVI
DE LA FOI
Il faut croire d’abord. Il faut croire avant toute preuve, car il n’y a point de preuve pour qui ne croit rien. Auguste Comte méditait souvent sur ce passage de l’Imitation : « L’intelligence doit suivre la foi, et non pas la précéder ; encore moins la rompre. » Si je ne crois point qu’il dépend de moi de penser bien ou mal, je me laisse penser à la dérive ; mes opinions flânent en moi comme sur un pont les passants. Ce n’est pas ainsi que se forment les Idées ; il faut vouloir, il faut choisir, il faut maintenir. Quel intérêt puis-je trouver dans une preuve, si je ne crois pas ferme qu’elle sera bonne encore demain ? Quel intérêt, si je ne crois pas ferme que la preuve qui est bonne pour moi est bonne pour tous ? Or cela je ne puis pas le prouver, parce que toute preuve le présuppose. De quel ton Socrate expliquerait-il la géométrie au petit esclave, s’il n’était assuré de trouver en cette forme humaine la même Raison qu’il a sauvée en lui-même ?
Il ne manque pas d’esprits sans foi. Ce sont des esprits faibles, qui cherchent appui au dehors ; mais il n’y a point d’appui au dehors. La Nature est trop riche pour nous ; elle dépassera toujours nos idées. Penser sans hypothèses préalables, raisonnablement formées, et fermement tenues, c’est combattre sans armes. Cette misanthropie profonde, qui vise l’homme en son centre, dessèche celui qui la reçoit, et les autres autour de lui. On ne peut croire en soi si l’on ne croit en l’Homme ; penser pour soi-même, c’est déjà instruire. Si vous manquez à l’esprit, l’esprit vous fuira.
Qu’est-ce qu’un auteur ? Du noir sur du blanc, si vous n’osez pas croire. Platon lui-même se vide de pensée devant ces esprits chagrins qui font des objections au troisième mot. Jurez d’abord et par provision que Platon dit vrai ; sous cette condition vous pourrez le comprendre. Mais sans cette condition vous perdez votre temps à le lire. Ce serait trop commode si Platon versait ses idées en vous comme l’eau en cruche. Noir sur blanc, je vous dis. Vit-on jamais un homme déchiffrer une inscription en prenant comme idée directrice que cette inscription n’a point de sens ?
Les anciens n’avaient pas tiré au clair cette condition première, qui est la Foi. Les plus courageux pensaient esthétiquement ; il leur semblait plus beau de penser. « Beau risque », disait Socrate. Aussi c’est le sceptique qui termine cette scène de l’histoire, le sceptique qui veut qu’on lui prouve qu’il y a une preuve de la preuve. Et le Dieu de Pascal, qui est caché, et qui veut qu’on croie sans la moindre preuve, est l’héroïque négation de cette négation. Métaphore violente, qui remet l’homme sur pied, et la Volonté en sa place. Ce grand moment domine la pensée moderne, et, en ce parti désespéré, la vraie Espérance se montre, et nos pensées s’ordonnent à partir du serment initial. Ainsi, devant le regard Positif, toute religion finit par être vraie.
XXXVII
LES VERTUS THÉOLOGALES
Quand on voit qu’un homme qui entreprend quelque chose doute déjà de réussir avant d’avoir essayé, on dit qu’il n’a pas la Foi. Cette manière de dire est consacrée par l’usage. Une immense idée, que les anciens soupçonnaient à peine, s’est dégagée des langes théologiques, et marche maintenant sur la terre, sans aucun soutien extérieur. Mais il faut développer ce riche héritage.
Quand un homme doute au sujet de ses propres entreprises, soit qu’il organise la paix, soit qu’il veuille réformer la justice, soit qu’il prépare sa propre fortune, il craint toujours trois choses ensemble, les autres hommes, la nécessité extérieure et lui-même. Or il est évidemment fou d’entreprendre si l’on ne se fie d’abord à soi. Vouloir sans croire que l’on saura vouloir, sans se faire à soi-même un grand serment, ce n’est point vouloir. Qui se prévoit lui-même faible et inconstant, il l’est déjà. On ne peut ici s’en rapporter à l’expérience, parce qu’une volonté ferme ou chancelante change l’expérience. Il n’est pas sûr que les chemins s’ouvriront si vous avez la foi, mais il est sûr que tous les chemins seront fermés si vous n’avez pas d’abord la foi. C’est se battre en vaincu ; c’est sauter le fossé avec l’idée qu’on tombera dedans. Si chacun doute d’abord de son propre vouloir, il n’en faut pas plus, guerre suivra guerre. Ainsi la première vertu est Foi.