La Foi ne peut aller sans l’Espérance. Quand les grimpeurs observèrent de loin les premières pentes de l’Everest, tout était obstacle. C’est en avançant qu’ils trouvèrent des passages. C’est pourquoi décider d’avance et de loin que les choses feront obstacle au vouloir, ce n’est pas vouloir. Essayer avec l’idée que la route est barrée, ce n’est pas essayer. Aussi voit-on que les Inventeurs et Réformateurs tournent autour de la montagne, et s’avancent par chaque vallée aussi loin qu’ils le peuvent, et trouvent finalement passage ; car dans la variété des choses, qui est indifférente, qui n’est ni pour nous ni contre nous, il se trouve toujours occasion et place pour le pied. Et, selon le sens commun des mots, cette vertu devant les choses est bien l’Espérance.

Les hommes sont toujours dans le jeu. Que peut-on au monde sans la foi et l’espérance des autres ? Mais souvent les hommes sont presque tout et même tout ; la paix et la justice dépendent des hommes seulement. C’est pourquoi la Misanthropie tue l’espérance et même la foi. Si les hommes sont ignorants et paresseux sans remède, que puis-je tenter ? Tenterai-je seulement d’instruire un homme si je le crois stupide et frivole ? Il y a donc un genre d’Espérance qui concerne les hommes et dont le vrai nom est Charité. Et cette puissante idée, élaborée ainsi que les deux autres par la Révolution Chrétienne, n’est pas encore entrée avec tout son sens dans le langage populaire, qui s’en tient ici aux effets extérieurs. Le faible et abstrait devoir d’aimer ses semblables n’est pas encore rentré dans la sphère des devoirs envers soi-même. Ce sentiment est laissé à l’estomac. Mais, par la force de la commune pensée, conservée par le commun langage, le mot Charité se maintient dans le domaine des choses qu’il faut vouloir, et y développera tout son sens. Alors la pensée commune apprendra aux philosophes étonnés que la Foi, l’Espérance et la Charité sont des vertus.

XXXVIII
JEANNE D’ARC

Les Dieux d’Homère me gâtent l’Iliade. Car ces hommes naïfs et si bien dessinés seraient entièrement beaux à voir, s’ils n’étaient conduits par les dieux invisibles. Leurs passions mêmes sont réglées au conseil des dieux ; leurs actions sont perpétuellement déviées. S’il faut éveiller ou endormir le courage, la colère, la défiance, un songe est bientôt envoyé. Un bon archer lance sa flèche comme il faut ; mais une déesse protectrice détourne la pointe ; ou bien l’ennemi est emporté dans un nuage. Deux idées dominent ces hommes et ce poème. Une destinée invincible, qui conduit aussi les dieux et qui règle aussi les courages ; et, avec cela, une intervention continuelle des dieux, qui contrarient et retardent le destin, sans pourtant arrêter l’événement principal, qui vient comme un nuage orageux. Ainsi est déjà dessinée cette théologie accablante pour l’esprit, d’après laquelle l’homme s’agite et Dieu le mène. Idée que je retrouve encore dans les ingénus disciples de Kart Marx, d’après lesquels le devenir des choses humaines se déroule selon un parfait mécanisme qui nous fait agir, vouloir, craindre et espérer, le tout bien vainement, selon l’époque et le moment. Théologie sans dieu.

Nos légendes sont meilleures que notre philosophie. Jeanne d’Arc change les choses par bonne volonté, par liberté, sous l’idée d’un devoir impérieux. Ses dieux l’inspirent, mais ne l’aident point ; ce sont des idées seulement. Aucun dieu invisible ne marche à côté de la cavalière ; aucune flèche n’est détournée. Tout va par ressorts humains, persuasion, contagion, confiance. Péguy, dans son épopée, fait naître d’abord l’Espérance, ouvrière de tout ; mais ce bon poète veut encore un dieu dans les nuages ; c’est pourquoi il ne pouvait faire qu’une espèce d’Iliade à l’ancienne mode, bonne pour les bibliothèques. Dans le fait Jeanne est seule ; l’idée est seule. Partout seule. Ses hommes la suivent sans la comprendre. On ne devrait point lire autrement cette épopée ; on ne peut s’y tromper. Il y a le bûcher de la fin, qui éclaire assez le commencement. On finit par considérer comme magie noire et diabolique ce miracle de volonté, ce dangereux miracle. Il n’y aurait donc qu’à vouloir pour changer tant de choses ? Prodigieux exemple pour tout l’avenir humain ; et tous les hommes de toute espèce de puissance devaient en être scandalisés. Car un vrai miracle, selon l’ordre traditionnel, descend du ciel sur les hommes ; au lieu que ce nouveau miracle était seulement dans le cœur. On peut bien dire que ni les rois, ni les évêques ni les vrais héros ne s’y trompèrent. Hélas, aucun Dieu ne lui donna seulement du courage contre les flammes, à cette pauvre fille. « J’aimerais mieux être décapitée cent fois… » Où sont les dieux d’Homère ?

Cette belle histoire, quand on l’aura tout à fait purifiée, sera la nouvelle Iliade. Et voici l’Évangile nouveau. « La paix sera si les hommes la font ; la justice sera si les hommes la font. Nul destin, ni favorable, ni contraire. Les choses ne veulent rien du tout. Nul Dieu dans les nuages. Le héros seul sur sa petite planète, seul avec les dieux de son cœur, Foi, Espérance et Charité. »

XXXIX
CATHOLICISME

C’est bien le Catholicisme qu’il faut réaliser. A quoi les prêtres n’ont pas réussi, parce qu’ils en sont toujours à vouloir rallier les esprits sur des croyances fantastiques, et toujours par l’autorité, faute de démonstrations. Cette méthode arriérée n’a point précisément produit une masse de doux rêveurs, mais plutôt une masse de catholiques réellement incrédules, sans doctrine aucune, et revenus en vérité à une sorte de sauvagerie. L’humeur montre alors ses aigres fruits ; toute fureur fait preuve et vérité en ces esprits sans refuge.

Dans la doctrine Universelle ou Catholique, comme on voudra dire, je vois deux ordres, ordre de science et ordre de foi. Ordre de science qui étend son règne sur tous. Les uns y viennent par la recherche expérimentale, dont la mathématique ne doit jamais être séparée ; les autres par la pratique industrielle qui fait toucher de la main l’ordre naturel ; tous plus ou moins par le spectacle de cet accord qui s’établit spontanément dans la doctrine, par le spectacle aussi d’expériences, comme éclipse annoncée, télégraphie sans fil, et autres merveilles. Même parmi ceux qui ne savent pas bien, il n’y en a point qui puissent se refuser à cette commune croyance. Au reste, comme nul ne sait tout, l’autorité revient ici, mais avec cette différence que ceux qui ont autorité font profession de ne rien décider jamais que d’après la commune raison. Donc plus on examine ce corps de doctrine, mieux on le comprend. Cet accord universel, fondé d’abord sur la confiance, et toujours confirmé par l’esprit d’examen, est le grand fait des temps modernes.

La Foi n’est pas pour cela sans objet. Il me semble qu’elle est détournée maintenant de ce qui est. Ce qui est, est d’abord objet de croyance, chacun prenant ses premières connaissances par ouï dire. Mais la science seule découvre ce qui est. Dès que l’on veut savoir par soi-même comment est fait ce monde, comment sont faits les animaux et l’homme, il faut y aller voir, et emporter sa boussole, ses lunettes et sa règle à calculer. Constater, mesurer, prévoir, calculer, essayer, tel est le sommaire de toute recherche. Mais la Foi sans preuve, où est-elle ? Elle n’a point changé ; elle s’est purifiée et comme dégagée des croyances, qui sont tout à fait autre chose. La Foi d’un socialiste ne va nullement à affirmer ce qui est d’après une inspiration mystique, mais elle se rassemble toute à affirmer ce qui sera par volonté. La foi d’un pacifiste, de même. Et ce qui est n’est pas preuve. Ce qui est c’est la guerre et ses suites ; et ce qui sera par le jeu des forces mécaniques, et par le jeu des passions qui n’en sont que les images, n’est pas bien difficile à prévoir ; toujours injustice et guerre. Maintenant, que cet ordre soit modifiable par la Sagesse et la Bonne Volonté, voilà ce qui n’est point prouvé, et c’est pourtant ce que tout homme veut croire. Regardez bien ici ; ne vous laissez pas étourdir par les discours abstraits. Il n’est point d’homme qui ne croie qu’il dépend de lui de bien penser, d’être juste, de dominer l’humeur, la colère, la peur ; ou bien c’est un fou. Fou à proprement parler celui qui considère sa propre nature d’homme comme une mécanique montée, se disant à lui-même : « Je pense ce que je pense, je fais ce que je fais, et je n’y peux rien. » Fou celui qui n’ose pas vouloir. Mais qui ose se changer lui-même un peu, et surmonter le premier mouvement comme la première apparence, il change un peu tout l’ordre humain. Le doute, faites-y attention, prouverait l’autre thèse ; car si l’on attend pour vouloir, aussitôt l’ordre mécanique se réalise et jette aux yeux la preuve d’expérience, la mauvaise preuve : « Qu’y pouvait-on ? Et qu’y peut-on ? » Nier ce genre de preuve, qui prouve seulement que l’on n’a pas voulu essayer, c’est justement l’objet de la Foi ; et le doute est déjà une faute ; c’est peut-être toute la faute. Cette lumière perce déjà de place en place à travers le nuage théologique.