XL
L’UNIVERSEL

Un peu de catholicisme ne nuit pas. Un lecteur inconnu reprend cette étrange pensée dans mes propos, voulant comprendre que je cherche après tant d’autres un peu de poésie dans la religion, afin de réchauffer l’esprit positif, un peu abstrait et froid. Ce n’est point faux radicalement, mais ce serait une manière extérieure encore de rattacher le passé au présent. Mon lecteur, et tous ceux qui veulent méditer utilement là-dessus, feront bien de repasser, selon les idées de Comte, l’ensemble de l’histoire humaine, mais en surmontant cette conception, elle-même métaphysique, qu’il y a des idées d’imagination sans aucune vérité, et dont le cœur ne peut se passer. Peut-être Comte a-t-il encore cédé à un préjugé puissant, quoique purement négatif, quand il a voulu loger le sentiment dans le derrière de la tête. Sentiment est pressentiment de raison ; raison est sentiment développé. Le cœur n’a rien perdu. Les dieux sont nos métaphores, et nos métaphores sont nos pensées. Un ami précieux et assez bourru a bien voulu me dire, il y a peut-être dix ans, que j’étais, plutôt que toute autre chose, une espèce de poète. Il se peut. Lisant Chateaubriand ces temps-ci, j’étais forcé de me reconnaître comme un fils indigne de cet homme-là. Mais si je ne fais pas sonner mes phrases comme le bûcheron sa hache, ainsi qu’il fait, je vise à débrouiller mieux que lui cet amour triste qui le portait toujours en arrière. Le temps a passé depuis lui, et ce n’est point le Catholicisme qui a développé la vérité du Catholicisme. Comprendre c’est toujours dépasser ; le temps nous y aide, mais il faut aider aussi le temps.

Il faut penser sur des exemples, sans quoi cet immense sujet engloutira nos faibles voiles. L’Église a réalisé le catéchisme pour tous et la société internationale des esprits. Cette audacieuse entreprise dépassait de loin ce que Socrate et Marc-Aurèle pouvaient espérer. Le moindre esclave, le fils d’un serf ou d’un bohémien errant avait les mêmes droits que d’autres à lire et à entendre dans le Livre Universel. L’Esprit éternel était finalement juge de tous les rois et de toutes les puissances. La maison commune s’élevait au-dessus des échoppes artisanes, et la puissance n’y était reçue fraternellement que sous la condition d’être juste. Les valeurs s’ordonnaient comme il était convenable ; l’ordre humain se montrait. Mais les forces reprirent cette province nouvelle. Je me souviens qu’au petit collège de curés où j’ai commencé mes études, il y avait une inégalité choquante entre les riches et les pauvres. C’est au lycée seulement, et chez les incrédules, que j’ai retrouvé l’égalité catholique. Le trésor ne s’est pas perdu ; il a changé de mains.

Et le catéchisme non plus ne s’est pas perdu ; il s’est conservé et enrichi de toute science et de toute doctrine. L’idée de l’esprit universel a trouvé son corps, sa force et ses preuves ; toute démonstration est une preuve de l’esprit universel ; tout fait est une preuve de l’esprit universel, car aucune perception ne vaut que par l’universel assentiment ; les rêves et les visions, les dieux eux-mêmes sont des perceptions individuelles, mêlées de nos humeurs, non accordées encore aux perceptions de nos frères les hommes. C’est selon un admirable pressentiment que les temples, lieux des prodiges, effacèrent les prodiges et firent l’union des esprits par leur masse solide et ordonnée, où les perspectives, les symétries et les ressemblances ramenaient les différentes vues à un seul objet. D’où l’on vint à épeler la grande forêt de l’expérience réelle, chacun de sa place témoignant pour tous. Mais où cette Science maintenant ? Où cette Fraternité ? Où cette Paix promise ? Hors du temple. L’Évangile, en cette dernière guerre, fut bravé par les prêtres ; et le grand pasteur ne sut rien faire de cette puissance qu’il veut avoir sur les esprits rebelles. Le Te Deum fut chanté dans la maison commune. Insulte à l’Église Universelle, insulte à la communion des hommes, dans le temple même. Mais, hors du temple, malédiction sur tous les violents, absolution sur tous ceux qui ont payé de leur vie. Par qui ? Par l’Église muette, formée aux arts et aux sciences. D’où il ne faut point dire que l’autre Église est morte. Frappez sur son tombeau, il est vide.

XLI
CHRISTIANISME ET SOCIALISME

« Chrétien sans savoir qu’il l’est, voilà le Socialiste. » Je ne sais. Je pense à tant de conciliateurs qui appliquaient une pauvre méthode trop connue : « Retenons ce qui nous unit ; oublions ce qui nous divise. » Pour mon compte, je n’ai jamais vu aucun bien ni aucun progrès sortir de la conciliation ; c’est plutôt la commune sottise que la commune sagesse qui se trouve rassemblée par ce moyen. J’attends quelque chose de mieux des oppositions, surtout fortement posées. C’est pourquoi je repousse ce mélange sans saveur, où Socialisme et Christianisme perdent chacun leur vertu propre.

Ce qui est commun aux deux, et à toutes les doctrines pratiques, c’est le Bien, faible abstrait qui ne résout rien. Le Socialisme me paraît essentiellement politique, en ce qu’il espère beaucoup de l’organisation. La Coopérative est une expérience où le socialiste reprend des forces, ayant pu constater et constatant chaque jour que la seule participation à ce raisonnable système donne à chacun un peu plus de tempérance, d’ordre et de sagesse politique. En partant de là je dirais même que l’esprit Socialiste cherche toujours à modifier l’ordre humain en le prenant par le bas, ou par le dessous. Par exemple n’attendons point que l’ouvrier ait le goût de l’étude pour lui donner des loisirs ; n’attendons point que l’instruction et la culture de tous réalisent un ordre politique meilleur ; mais faisons agir les intérêts ; changeons d’après cela l’ordre politique ; l’instruction et la culture de tous en résulteront. Il faut d’abord modifier les conditions du travail, qui portent tout le reste. Idée puissante, qu’il faut se garder d’affaiblir.

L’Idée Chrétienne y est tout à fait contraire. L’organisation politique est selon le chrétien toujours médiocre, souvent mauvaise, parce que l’esprit en chacun marche tête en bas. Il faut premièrement redresser l’individu, afin qu’il juge bas ce qui est bas et vénérable ce qui est vénérable. Quand la notion des Valeurs sera rétablie, quand le jugement individuel regardera à ce qui est précieux dans l’homme, alors la loi de police, toujours extérieure et méprisable, sera passable, et c’est tout ce qu’elle peut être. Chacun doit donc prendre pour fin son propre salut, se garder de vanité, de colère et de convoitise ; ainsi, mettant l’ordre en lui-même, il travaillera à changer l’ordre politique autant qu’il peut ; et la lettre ici n’importe guère ; toute constitution est bonne par l’esprit, mauvaise par la lettre. Tel est le mouvement évangélique, au regard de quoi tout Socialisme est un Pharisaïsme sauvé.

Deux vues sur la guerre. Le Socialiste dit : « Organisez la production selon la justice, et il n’y aura plus de guerres. » L’évangéliste dit : « Que chacun soit pacifique en esprit et vérité, et il n’y aura plus de guerres. » Et il est assez clair que le Socialisme porte la guerre en lui-même par les passions, comme on le reconnaît dans le moindre discours. Il est assez clair aussi que l’Évangélisme ne peut rien contre la guerre, faute d’organisation. L’opposition étant ainsi rétablie, on peut espérer quelque idée réelle qui la surmontera. L’Idée Catholique, considérée par rapport à l’Idée Chrétienne, était un essai d’organisation selon l’esprit. En quoi belle et efficace, en quoi insuffisante, c’est ce qu’il faudrait savoir et dire.

XLII
LE POUVOIR SPIRITUEL