Un phénomène agréable dans ce voisinage de l’équateur, c’est que le soleil se lève et se couche constamment à la même heure, ou presque, tout le long de l’année. On se lève au point du jour, on aborde le rivage un moment avant la nuit pour préparer les carbets et le dîner sans tâtonner. On peut dire l’heure à peu près exacte d’après la position du soleil, ou d’après l’éclairage, si le ciel est couvert, et dans cette saison des pluies, il est souvent chargé de nuages.
Au départ, à six heures du matin, nouvelle pêche à la dynamite en prévision du dîner, puis en route. Nous passons le saut Athanase au moyen des takarys, et avec un peu de halage. A midi, le passage du saut Matthias nous élève à trente mètres au-dessus du niveau de la mer. A quatre heures du soir, comme nous passons en vue d’un groupe de cinq carbets en bon état, nous décidons d’y passer la nuit ; nous n’aurons pas la peine d’en construire de nouveaux.
Nous causions du climat guyanais. Mon pagayeur, le Martiniquais, parle des coups de soleil, et dit que la lune est tout aussi dangereuse : elle produit le coup de lune ; si l’on s’endort sous la pleine lune, elle vous donne la fièvre et vous tord la bouche. Je me demande si c’est une blague tartarinesque, mais Sully, qui arrive, me fournit une explication par les effets absolument reconnus de la réverbération du soleil soit sur l’eau, soit sur les nuages, sans que le soleil soit visible ; l’effet des rayons solaires peut se produire par réflexion sur la lune. Mais il y a aussi une autre explication au coup de lune ; suivant que c’est la nouvelle lune ou la pleine lune, la sève des plantes est faible ou forte, et dans une atmosphère humide et tiède, au milieu d’une nature exubérante et chargée de sève, si celle-ci est encore en excès, elle peut agir sur l’organisme. Un fait bien connu en Guyane, c’est que, suivant que la lune est nouvelle ou pleine, les feuilles coupées aux palmiers se gâteront très vite ou dureront longtemps ; de même les coupes de bois seront bonnes ou mauvaises. On remarque ces faits surtout pour les coupes de bois de rose, qui perdent ou gardent leur parfum. De même on y fait attention pour la construction des carbets, qui tombent en quelques jours, ou durent plusieurs mois suivant le moment où l’on coupe leurs bois.
Les pluies paraissent suivre les mouvements de la lune, c’est-à-dire qu’il pleut surtout quand la lune passe en vue de la terre, de jour ou de nuit.
Je ne suis pas encore bien fixé sur le compte des créoles. Sur le grand paquebot, on m’en a dit beaucoup de mal ; on m’a parlé de leur ignorance, de leur sottise, de leur incapacité de conduite ; ils n’ont que de la mémoire, me disait-on, et n’arrivent qu’à parodier la civilisation, et comme ils sont orgueilleux, ils se croient réellement civilisés. Je crois trouver ici une explication de ces opinions. Les créoles sont ignorants parce qu’ils trouvent que la nature est un meilleur maître que la férule des instituteurs, et ont-ils si tort que cela, car il y a bien du fatras dans notre enseignement ? Ils sont sots parce qu’ils sont des enfants, et n’ont pas cultivé leur réflexion et leur intelligence. Ils n’ont pas de conduite parce qu’ils sont plus près de la nature que nous, et que l’instinct chez eux a gardé une force presque irrésistible ; leurs fautes sont naturelles. Enfin s’ils sont orgueilleux, je me doute bien un peu du pourquoi : ils n’ont pas constaté chez les blancs ou Européens qui gouvernent la Guyane française, d’intelligence supérieure à la leur, et chez les voisins anglais, ils voient de l’énergie plus que de l’intelligence. Or il me semble, à moi, que les créoles sont intelligents, il en est même de très intelligents ; tout ce que je crois voir, c’est que leur intelligence s’applique plutôt à percer la nôtre qu’à créer ; ils cherchent un appui. Si nous leur donnions cet appui, par des intelligences d’élite, nul doute qu’ils atteindraient un niveau très élevé.
Si, à côté de nous, les Anglais traitent avec hauteur leurs créoles, qu’ils appellent niggers, et obtiennent de meilleurs résultats, ce n’est pas une preuve qu’ils aient raison ; j’aurai plus tard l’occasion de mieux étudier cette question. Les Anglais se sont servis de moyens dont nous n’avons pas su profiter, ils ont importé leurs coolies des Indes, qui savent cultiver, tandis qu’en Guyane française l’or a mobilisé toutes les énergies. En tous cas, l’homme doit être élevé et non abaissé. On sait que le cheval même gagne à être bien traité, je ne vois pas pourquoi l’homme, quelle que soit sa couleur, ne gagnerait pas bien davantage, mais il faut étudier ses capacités : je ne pense pas non plus qu’il ait pour but unique de produire et de gagner de l’argent, comme on le croit en pays anglais. Nous sommes portés à rêver, l’Anglais est porté à agir, chacun son rôle.
Voici une petite histoire arrivée en Afrique, chez des nègres de la Côte d’Ivoire. Lors de la construction du chemin de fer, un ouvrier nègre mettait tant d’obstination à ne pas faire ce qu’on lui disait que le chef de chantier, un blanc, le battit et le chassa. A quelque temps de là, ce blanc, égaré dans l’intérieur, alla chez le chef d’un village nègre. Une surprise l’y attendait. Ce chef, ce roi, il le reconnut avant d’arriver à sa hutte : c’était l’homme qu’il avait battu. Surprise plus grande encore, ce roi venait à sa rencontre témoignant une vive allégresse. Equivoque, peut-être, cette allégresse, la joie de la vengeance ? Mais non, le voici qui embrasse ses pieds, le traite avec respect. Est-ce qu’il ne le reconnaît pas ? Mais si, le voilà qui parle : « Toi battu moi, toi bien fait, moi content, etc., etc. » Et ce blanc, qui me racontait l’histoire sur le paquebot, ajoutait : « Voilà bien la preuve, n’est-ce pas, qu’ils ne sont sensibles qu’aux coups ! — Je ne sais pas, disais-je, peut-être faut-il plutôt dire aux justes coups. »
En Guyane, il ne saurait être question de coups, justes ou injustes ; la sentimentalité règne, on en est aux doctrines de J.-J. Rousseau sur l’excellence de l’homme et les méfaits de l’éducation. Comme je suis en pleins bois, entouré de gens si éminemment bons, du moins convaincus de l’être, je m’allonge dans mon hamac avec la sécurité la plus absolue, et cette nuit, je dors profondément, sans même rêver aux prochaines cataractes du Machicou. D’ailleurs la force, l’habileté de ces pagayeurs m’ont inspiré en eux une confiance sans bornes. Demain je veux les étudier de plus près.
Cependant, à quatre heures du matin, je suis réveillé par une sérénade de singes hurleurs ou singes rouges. C’est un des bruits de la forêt les plus caractéristiques, mais son heure est un peu variable. Cette race de singes donne son concert entre deux et quatre heures. Le concert (gratuit) dure près d’une heure pendant laquelle ils gambadent aux arbres, pendus par les pattes ou par la queue, et poussent des cris discordants. Puis le chef le plus vieux lance trois hurlements brefs sur un ton bas ; alors le bruit infernal des hurlements cesse subitement, et la troupe s’en va, on pourrait dire s’envole, à travers les branches, à la recherche des fruits. C’est ici qu’il faudrait décrire la fuite des singes, et le bandar log, mais il est plus simple de renvoyer le lecteur à Rudyard Kipling, il y trouvera une page descriptive qui donne la sensation du vol des singes. Kipling l’a vu sans doute beaucoup mieux que moi — je les ai surtout entendus — mais spectacle et concert sont curieux.
La principale nourriture de ces singes, ce sont les fruits ; nous en cueillons à terre jusque sous nos carbets, ils ont dû nous en jeter. Ce sont surtout des fruits de palmiers, rappelant au goût les amandes fraîches, tendres et avec de gros noyaux. En nous levant, un des boys raconte l’histoire d’un de ses camarades qui resta perdu dix-sept jours dans la forêt, sans provisions ; il ne conserva la vie qu’en suivant une bande de singes, et en mangeant de tous les fruits qu’il leur voyait manger : il était sûr ainsi de ne pas risquer de s’empoisonner.