Les canots sont « parés », et nous repartons, toujours sur les eaux du large Approuague, entre des rives de grands arbres, où volent des perdrix et des perroquets verts, aux cris aigus et éclatants. J’ai tout le temps d’étudier mes quatre pagayeurs, et cela me fait passer le temps en oubliant les bleus que commence à me faire le dur plancher de mon pomakary. Je suis abrité du soleil et des averses, c’est vrai, mais avec l’obligation de rester assis ou étendu, et il me tarde d’arriver au soir pour me redresser et m’étirer. Vraiment, je voudrais bien pagayer moi aussi, au risque de recevoir une de ces pluies tièdes qui coulent sur les dos aux teintes diverses de mes pagayeurs.
Parlons d’abord de mon patron-pilote ; il est seul derrière moi, je le vois mal, mais je puis causer davantage avec lui. Il s’appelle Elie Homère : s’il est homérique par ses voyages perpétuels en canot, il n’a rien de prophétique, pas même la barbe ; les intempéries l’ont vieilli, mais affiné, c’est un type intéressant, et je lui prête mon parasol contre les averses. Il a vite fait de l’user et me le rend chaque soir un peu plus noirci par les taches d’humidité. Mes deux pagayeurs de tête s’appellent Joë et Charles. Joë, celui de droite, c’est le Martiniquais ; presque blanc, malgré ses vingt-trois ans, il est tout ridé sous les joues et tous ses mouvements sont calculés ; il a de l’expérience et il est très vigoureux. A sa gauche, Charles est chocolat, il est mince et vif comme une anguille, agile et adroit tandis que Joë est musculeux. Derrière eux, à droite, c’est un vrai noir de peau, Lucien ; ses traits rappellent quelque ancêtre blanc (européen, dis-je), mais il n’aime pas trop à se fatiguer, il fait à peine le strict nécessaire. Par contre, à sa gauche, c’est le plus actif de tous, Ernest, un jeune Indien peau-rouge de dix-neuf ans, beau comme un dieu païen ; ses cheveux sont d’un noir bleuâtre ; sa figure éveillée reflète la vie des bois et des animaux, qu’il connaît mieux peut-être que les hommes ; il a fui à treize ans l’école de Cayenne, enivré de la vie des forêts, et il ne l’a plus quittée depuis. Il a l’air susceptible de développement autant au moins que nos fils de citadins : son profil, ses traits sont réguliers, sa tête est fine, peut-être un peu trop fine et petite, comme serait celle d’un joli chat, c’est un pur produit d’Amérique, sans croisement blanc ni noir, aussi m’intéresse-t-il d’autant plus ; je vois en lui le représentant d’un problème, celui d’une race d’hommes différents de nous, originaire du nouveau monde, développés à côté des races indo-européennes et asiatiques, sans les avoir connues.
Le pilote de Sully est plus âgé que le mien : il a neigé sur sa barbe et sur ses cheveux ; il s’appelle Simplice et il a l’esprit plus simple qu’Homère ; il ne voit pas si bien les bons passages des sauts et il a moins d’influence sur son équipe. Celle-ci est composée de deux créoles d’un brun clair : Ernest II et Titi ; d’un autre presque noir, muni de favoris qui lui donnent un faux air de procureur, mais il est plus adroit et plus fort qu’un habitué des tribunaux, il est plein de ressources et s’appelle Eugène ; le quatrième est M. Dormoy, le beau diseur, le grand gesticulateur, l’homme qui sait tout, règle tout, régit tout, gouverne tout, même le pilote qui n’est pas le sien, et d’ailleurs l’envoie balader. S’il n’était pas bon travailleur, M. Dormoy serait fatigant ; il est drôle pour ceux qui savent le créole.
Sous son pomakary, Sully trône avec Mlle Emma. Vu de l’avant sur son tapis rouge, il a l’air d’un sultan avec sa favorite. C’est assez cela. A côté de moi, j’ai M. Sésame, moins favori qu’Emma, mais tenant moins de place, obligeant, intelligent, plein de tact, et sec comme un clou. Les deux ouvriers que nous transportons au milieu de nos pagaras sont sans importance, mais Sully a, en outre, un homme à tout faire, porter de l’eau, faire du feu, cuisiner, tendre son hamac ; en tout, sur ces deux canots, nous sommes donc quinze personnes avec leurs bagages : les deux ouvriers vont nous quitter en cours de route pour rejoindre leur chantier de travail.
A onze heures, nous passons le saut Icoupaye formé de rocs de quartz barrant en grande partie le cours de l’Approuague. C’est un filon de quartz en saillie, mais il n’est pas aurifère. Il n’est pas donné de l’être à tous les filons de quartz ; tout près d’ici pourtant on exploite des sables aurifères.
Ne sachant à quoi rêver dans mon canot, je retrouve de vieilles mélodies de Rossini, qui me remplissaient de joie quand j’étais jeune. Comme ces fraîches idées musicales, pareilles à celles de Mozart, me faisaient battre le cœur à quinze ans ! Est-ce la jeunesse de cette nature dans sa splendeur qui les évoque ? Ces bords de l’Approuague sont de plus en plus beaux, ou bien on dirait que je prends de plus en plus conscience de la magnificence des forêts tropicales. Ce ne sont que des verts, de clairs et obscurs verts, cachant les troncs verdâtres, des lianes vertes montant avec une légèreté indescriptible. Par moments, on dirait d’énormes pans de ruines entièrement recouvertes de lierre épais ou bien de plantes grimpantes fines et serrées ; les lianes qui font cet effet si délicat et singulier rejoignent des rideaux d’arbres entiers en faisant d’épaisses murailles vertes qui tombent à pic dans la rivière. Parfois un trou sombre s’ouvre béant dans ces murailles, comme une caverne crée un vide noir dans la verdure, et l’on aperçoit dans ce vide quelques troncs très hauts sans branches ; ou bien des arceaux verts encadrent des fenêtres, à travers lesquelles se perdent des enfilades de troncs et de lianes-cordes sans feuilles. Les palmiers abondent, mais ils sont submergés dans la foule des grands arbres feuillus, aussi pittoresques que nos châtaigniers et nos noyers. Dans une touffe de lianes, Sully vise, de son canot, successivement deux serpents et les tue, un serpent rouge ou serpent-agouti et un drage trigonocéphale. Le serpent-agouti trompe le chasseur par son cri, qui est le même que celui de l’agouti, le lièvre américain ; si l’on imite ce cri pour attirer l’agouti, on voit souvent paraître le serpent-agouti.
Nous faisons halte au confluent de la rivière Arataye avec l’Approuague. Il se met à pleuvoir, et la nuit s’annonce pleine d’eau. Heureusement nous trouvons des carbets encore solides que nos hamacs ne feront pas crouler. Les moustiques commencent à nous incommoder ; je n’ai pas de moustiquaire, mais mon hamac brésilien est si grand que je puis le replier sur moi et il fait presque l’office d’une moustiquaire. J’admire mes créoles dont plusieurs sont pourvus de cette protection, mais d’autres ne se soucient même pas d’un carbet pour pendre leur hamac et couchent dans les canots : sur l’eau les moustiques sont encore plus abondants, mais la fatigue du jour endort nos boys rapidement. Il pleut toute la nuit, et l’humidité remplit notre linge, nos souliers, nos chapeaux. La Guyane est un terrible pays pour les chaussures et toute espèce de cuir, et l’humidité est le grand ennemi, bien plus que la chaleur. Pour éviter qu’elle pénètre le corps, il faut faire beaucoup d’exercice, transpirer et beaucoup manger : en canot, c’est l’exercice qui nous manque le plus.
Partis à sept heures du matin, des averses nous arrosent encore. A la fin de l’une d’elles, je remarque que Joë, qui l’avait subie ruisselante sur son dos nu, remet son tricot mouillé : « Il doit être froid, lui dis-je. — Non, pour moi il est chaud. — Alors, c’est vous qui le réchauffez. — Non, il est plus chaud que la pluie, je l’ai serré. » Et en effet, il paraît bien qu’une pluie prolongée, même tiède, refroidit le corps, tandis qu’un vêtement de laine même humide, rend la sensation de chaleur. Il a l’air, ce Joë, d’avoir souffert des intempéries, avec sa figure plissée, malgré sa jeunesse. Voilà huit ans qu’il a quitté la Martinique pour courir les bois et les rivières. La fatigue physique vieillit vite. Mon pilote Homère, qui a mené la même vie et dans les mêmes conditions, a trente-cinq ans : il en porte cinquante. Ainsi je me représente Ulysse devant Troie.
CHAPITRE IV
LE SAUT MACHICOU
A midi, nous sommes au dégrad, c’est-à-dire au point de débarquement du saut Machicou : nous y trouvons quelques boschs ou boschmen qui transportent des marchandises. Les boschmen sont les nègres de la Guyane hollandaise. Ils ont une majestueuse allure, ce sont des types superbes, bien que leurs jambes soient un peu courtes. En les regardant, on se demande si la race blanche est la plus belle. Avec leurs poitrines bombées et leurs biceps énormes, ils sont d’excellents pagayeurs et porteurs de fardeaux. Ici, ils transportent leurs marchandises par terre, car le Machicou est infranchissable aux canots chargés, surtout à la montée.