La première partie du saut forme une chute de deux mètres : pour la passer, les canots déchargés font un grand détour derrière une île. Il y a beaucoup d’îles, et l’habileté consiste à trouver entre ces îles les meilleurs passages. Le Machicou est formé de sept chutes successives, dont la première et la dernière, les plus étroites, sont les plus difficiles : nous irons de l’une à l’autre par un sentier en forêt.

Nous restons sur le rivage, abrités par de grands arbres penchés sur l’eau. Il tombe des averses torrentielles, l’humidité pénètre jusqu’au cœur des plantes et des fleurs. De beaux lis blancs, à peine ouverts, pendent lamentablement. Des fruits à peine mûrs tombent à terre pour pourrir.

Pour fêter notre arrivée ici et vaincre l’humidité, nous vidons deux bouteilles de Champagne, et les plus adroits de nos boys savent s’en faire verser un verre. Les boschs sont impassibles dans leur stature massive.

Les sept chutes du Machicou pourraient fournir plusieurs milliers de chevaux. Ce sera une ressource pour l’avenir de la Guyane. Je vois déjà un chemin de fer électrique allant d’ici aux placers du haut Approuague, de la Mana et de l’Inini. En attendant, on pourrait peut-être venir jusqu’ici en chaloupe à vapeur. Il suffirait de faire creuser un chenal au Mapaou et de le baliser.

Nous profitons de cet atterrissage pour faire un tour en forêt, et terminer la journée par un repas de gala, dont le menu contraste avec la sauvagerie de la forêt, et notre entourage de naturels boschs et créoles. Ce menu se compose d’un poulet (nous en avons pris trois ou quatre chez M. Chou-Meng, au départ en canot), d’œufs à la coque, d’une soupe aux pois et au Liebig, de poisson et de riz au sucre préparé par Emma. Le dîner a été précédé d’un punch au rhum, arrosé de médoc, et couronné par du champagne. Voilà de quoi braver la fièvre pour huit jours. Nous finissons de dîner avant l’arrivée des moustiques que la nuit nous ramène, ils eussent gâté notre festin.

Il ne nous faut guère que quarante minutes le lendemain matin, pour remonter à pied les chutes du Machicou. En ligne directe, il n’y a pas deux kilomètres, mais il y a les détours ; le sentier erre à travers la forêt, sous l’ombre épaisse et humide, entre des palmiers hérissés de piquants et à travers des flaques d’eau où l’on enfonce jusqu’au genou. Le sol n’est que de la boue et de la roche décomposée, d’une profondeur qu’on devine considérable ; c’est pour cela qu’il est si facile d’y planter des carbets.

Au sommet du saut, il y a toute une série de carbets où campent les boschs ; ici nous avons le temps de les examiner en détail. Sur leur peau noire, au cou, dans le dos et sur la poitrine, aux cuisses et aux jambes, ils portent des tatouages en relief. Ce n’est pas de la peinture, ce sont des dessins symétriques, des lignes, des cercles et des festons formés par des centaines de boutons allongés de peau plus noire, en saillie. Ils obtiennent ce résultat en se piquant, soulevant la chair et mettant au-dessous un corps dur qui la tient gonflée. Cette explication m’est fournie par un de nos boys, car les boschs ne parlent pas créole, mais seulement leur idiome et un peu le hollandais. Il y a avec eux deux gamins de sept à huit ans, et un tout petit de moins d’un an. Le bébé est porté par sa mère, suspendu devant son sein où il puise à volonté. Si ce poids échauffe trop la mère, elle plonge dans l’eau son rejeton jusqu’à ce qu’il soit évanoui, puis lorsqu’elle le reprend, il lui procure de la fraîcheur pour quelque temps. Le bébé ne s’en porte pas plus mal, paraît-il. Avant deux ans, on jette à l’eau les enfants pour commencer leur apprentissage de la rivière ; on les jette de plus en plus loin pour les faire nager. A sept ans, on les jette dans les sauts et les rapides pour qu’ils apprennent à s’en tirer. Voilà une éducation soignée ; aussi, avec ce genre d’exercices, ils sont à vingt ans rompus à tout, et ont des poitrines et des muscles à faire l’admiration des sculpteurs.

Pendant cette matinée, nos pagayeurs ont fait passer aux canots vides les six premières chutes, et ils ont porté les bagages et les provisions en amont de la septième. Celle-ci est la plus difficile, et il est midi quand ils commencent à l’entreprendre ; elle a environ cent mètres de longueur et quatre à cinq de hauteur. D’une sorte d’observatoire naturel, hissé entre des branches au-dessus d’un rocher à fleur d’eau, je vais voir comment ils s’y prendront. Ce n’est pas une petite opération, il faudra trois heures pour la mener à bien.

Les takarys, les cordes, les pagaies, tout est mis en jeu. Les huit pagayeurs et les deux patrons sont tous occupés à passer un seul canot à la fois. Tous sont dans l’eau ou à la nage, sous des averses torrentielles, travaillant ou combinant. L’un ou l’autre passe un grand moment assis sur un rocher à regarder les autres. Le plus agile et le plus infatigable est bien mon jeune Indien, l’eau est son élément. C’est dans ces circonstances qu’on peut juger du coup d’œil, de la force et de l’adresse : la rivière a ici soixante à quatre-vingts mètres de largeur, et elle est hérissée de rochers. Tout à coup le canot, que tous hissent à force de bras sur une roche, leur échappe et recule de plus de soixante mètres ; un des hommes a gardé sa corde par bonheur, et en la filant, le retient peu à peu, mais c’est une demi-heure de perdue, un travail à refaire.

Ils font tout ce travail sans avoir mangé. Je les en admire, cependant je trouve qu’il eût mieux valu hisser les canots par terre. Il paraît que les boschs ont fait ainsi pour les leurs. La distance est bien plus courte et si la pente est bien plus forte, il n’y a pas la résistance de l’eau, et les rochers sont dangereux. Il serait si simple d’avoir ici un petit treuil à bras pour faciliter encore le travail.