Nous coucherons ici, car les boschs sont partis laissant leurs carbets vides ; peut-être nos boys escomptaient-ils ce répit dans leur pagayage ! Nous pêchons à la dynamite, mais les boschmen ont déjà pêché ce matin et notre résultat est faible. Les boschs pêchent en frappant l’eau avec une liane odorante qu’ils appellent la liane enivrante ; elle étourdit le poisson qui vient flotter à la surface et qu’on prend vivant, à la main. Il paraît que le tapir, le maïpouri des créoles, se sert aussi de cette liane pour pêcher, mais son procédé est plus curieux. Après s’être bourré de cette liane, il salit l’eau de sa fiente. Le poisson en est empoisonné, remonte à la surface, et le tapir le dévore. Cet animal, très abondant en Guyane, vit presque autant dans l’eau que sur la terre.
Avant d’aller dormir, je fais un tour dans le bois. C’est un rêve que la forêt tropicale. Que d’enfants et de jeunes gens auraient une joie intense à jouir de ces prodigieux espaces libres où la flore et la faune sont si variées et si puissantes ; c’est le bois enchanté, on s’y retrouve l’homme primitif, le sauvage enfant du bois sauvage ; le sol est humide, les buissons ruissellent, les palmiers s’élancent élégants et droits ou hérissés de longues épines, arquant leurs immenses feuilles sous lesquelles se blottissent les serpents. L’inconnu mystérieux et terrible, c’était et c’est encore tout le secret du bois sacré, et déjà en Guyane il a beaucoup plus de mystères que de terreurs.
Le lendemain, 9 février, sixième jour de notre voyage en canot, la matinée se passe à pagayer vigoureusement pour réparer le temps perdu la veille. Nous déjeunons dans les canots, évitant d’atterrir. A travers l’ouverture arrière de mon pomakary, L’Admiral me fait passer des aliments variés, des œufs à la coque, cuits au moyen d’une lampe à pétrole ; du riz froid ; un siphon à sparklets. Le riz me rappelle le kacha russe que je mangeais, il y a moins de six mois, à Tiutikho, près de Vladivostok, où je faisais des prospections de mines. Un Coréen me préparait le kacha, il parlait des préparatifs de guerre des Japonais.
A cinq heures et demie, nous accostons le rivage près de la crique Coui pour y passer la nuit. Ce mot crique veut dire ici une rivière, un cours d’eau ; il traduit le mot anglais creek qui, partout où il y a des alluvions aurifères, désigne un cours d’eau quelconque. Nous n’avons pas fait autant de chemin que nous aurions voulu ; le courant de l’Approuague augmente de vitesse à mesure qu’on le remonte, la largeur diminue, sans peut-être que la pente change ; les bords sont toujours plats.
Cette nuit, bercé par les averses, dans mes intervalles de sommeil, j’écoute les bruissements, les murmures de la forêt, essayant de les comparer à ceux de Siegfried, de Robin des Bois, et, par analogie de situation, à ceux de l’Africaine, lorsque Vasco décrit le Paradis sorti de l’onde. C’est un paradis terrestre, cette forêt vierge immense sous ce climat tiède et humide, où l’on n’a, semble-t-il, qu’à se laisser vivre. Ces mystérieux bruits de la forêt, ce sont ceux des insectes, des serpents, des oiseaux, des singes, des tigres, qui, tous aux aguets la nuit, épient le danger ou chassent leur proie. C’est la lutte des êtres pour leur existence, chaque cri cache peut-être une angoisse, une terreur, celle de l’insecte pour l’oiseau, de l’agouti pour le serpent. C’est le fruit qui tombe, secoué par le singe, le poisson qui plonge entendant le tapir. L’homme même, s’il n’éprouve aucune crainte, se défend contre le moustique, le vampire, la chique, les plus petits êtres. Ce murmure complexe est bien loin vraiment de ces fantaisies musicales que j’évoquais tout à l’heure ; seule peut-être la Gorge-aux-Loups, avec ses appels de chouettes, donne-t-elle le même genre d’impression, celle d’un mystère alarmant. Quant à la pluie, ces grosses gouttes tombant des arbres, suivies de torrents d’eau en rafales, ce serait bien l’orage de la Pastorale. Mais quel réveil plein de soleil leur succède !
J’en suis là de mes rêveries, au milieu de la nuit, quand j’entends une sorte de hurlement. A demi éveillé, je demande : « Qu’est-ce que c’est ? — Un tigre », dit un des boys. Ce mot me réveille tout à fait, mais je me rappelle les blagues créoles. Comme personne n’a l’air de remuer, je me rassure et me rendors. D’ailleurs, le tigre, le puma guyanais, n’attaque jamais l’homme ; il préfère l’agouti.
A sept heures du matin, nous repartons par un léger brouillard. La rivière, plus étroite qu’auparavant, entre les arbres qui y plongent leur ramure, et sous la buée légère, me donne une impression de paysages humides et vaporeux d’Irlande ; là-bas aussi, il fait humide et la sève est exubérante. Mais ici, en Guyane, l’effet est inattendu. Aux arbres pendent des lianes torses et des lianes-cordes tombant de cinquante mètres de hauteur ; des singes y grimpent, elles porteraient même le poids d’un homme. Il paraît que les bois guyanais sont d’une dureté supérieure à tous les nôtres ; quelques troncs sont si pesants qu’ils plongent sous l’eau et encombrent le fond des rivières. Je n’aurais pas cru qu’un climat chaud et humide, où la végétation est si rapide, puisse produire des bois si durs. On s’attendrait plutôt à ne trouver en Guyane que des bois mous et spongieux.
A une heure et demie, nous sommes au petit saut Canory. Nous en passons la première partie en sautant à pied d’un rocher à l’autre, et traversant quelques bras du courant presque à la nage pour décharger les canots que les boys ont de la peine à hisser. Ces rochers sont des granites striés avec des arêtes dures presque coupantes. Il faut les sauter avec précaution. Nos boys ont la plante des pieds durcie à souhait pour ces manœuvres, et pourtant ils s’y prennent avec des mouvements prudents de chats qui craignent d’effrayer des souris.
La seconde partie du saut étant également pénible si l’on ne décharge pas les canots, nous la faisons à pied par un sentier qui passe sur quelques rochers glissants, puis descend dans la forêt sur le sol inondé. Déjà trempés, une averse guyanaise, une trombe d’eau nous achève comme si le feuillage des arbres n’existait pas. C’est un vrai bain, et je ne regrette pas d’avoir laissé mes souliers sous le pomakary du canot, ils sont plus au sec. Rien de plus simple, une fois rembarqué, que de changer de mauresque. J’ai dit, je crois, que L’Admiral en a tout un stock, et de toutes les couleurs. Ce vêtement est idéal dans ce pays. « Il ne vous manque, dis-je à Sully, que quelques mauresques aux couleurs d’Arlequin et de Polichinelle, pour danser sur les rochers. Ce serait pittoresque et imprévu dans une photographie. »
Les blagues se croisent et excitent la faconde de M. Dormoy. Il dit que nos mauresques rouges effrayent le gibier, même les serpents. Il prétend qu’il a vu de grandes couleuvres (c’est ainsi que les créoles appellent le boa constrictor), qui se réunissaient de façon à faire des ponts entre les îles du fleuve, et des animaux leur passaient sur le corps pour franchir l’eau. D’autres sont si grosses qu’elles surgissent comme des îles au milieu du fleuve. Ce qui est certain, c’est qu’il en est de douze à seize mètres de long et de la grosseur d’un baril (un petit baril, je pense). L’une d’elles a étouffé, un jour, près de Cayenne, un homme à cheval. Une autre fois, la nuit, dans le bois, un homme portait une lanterne pour aller chercher un camarade égaré ; une couleuvre lui tomba sur le dos, l’enlaça, et il ne dut son salut qu’à son couteau de poche qu’il réussit à tirer et avec lequel il scia la couleuvre en deux. Un gendarme vit un jour son pied avalé par une couleuvre jusqu’au sommet de la cuisse ; heureusement il put alors la tuer et retirer son pied. M. Dormoy est si convaincu qu’il nous convainc aussi, du moins pendant qu’il pérore, mais les pires blagues parmi les précédentes ne sont pas de lui, je dois le reconnaître.