A trois heures et demie, nous sommes au pied du Grand Canory, et à soixante-dix mètres au-dessus du niveau de la mer. Les mugissements de l’eau sont autrement violents ici qu’au Mapaou et au Machicou ; nous arrivons au plus grandiose spectacle de la Guyane française, et il vaut d’être décrit. C’est pour nous la mi-chemin du voyage en canot.
La rivière fait un brusque détour et nous avons devant nous des cataractes écumantes, quelque chose comme la chute centrale des grandes eaux de Versailles, mais à l’état sauvage, beaucoup plus vastes, plus élevées, plus larges. Les degrés sont faits de rochers irréguliers et tourmentés sur lesquels se penchent les grands arbres, couvrant les pentes des collines qui montent de chaque côté. Ces cataractes s’étendent sur deux cents mètres de longueur et trente mètres de hauteur. C’est un amoncellement de débris de granite en blocs et boulders à travers lesquels les eaux tourbillonnent.
Naturellement, il est de toute impossibilité pour les canots de remonter un pareil torrent. Il faut les décharger à côté d’autres canots boschs, qui viennent de déposer leurs chargements le long des collines de la rive droite du Canory. Nous allons être obligés de demeurer ici toute une journée ; nous ne serons pas fâchés de la passer à terre et d’aller contempler de près, si c’est possible, les cataractes de ce fameux Grand Canory. Ce joli nom est, paraît-il, d’origine indienne ; « il n’a aucune signification, » dit Ernest, de sa voix quelque peu nasillarde.
CHAPITRE V
LE GRAND CANORY
Le sentier suit une pente raide dans un paysage d’une grandeur inattendue ; le vert des arbres et des herbes tranche avec le rouge du sol glissant, sorte d’argile due à la décomposition de rochers granitiques dont il reste des blocs avec des veines de quartz d’un blanc très pur. Je me demande comment nos pagayeurs pourront hisser leurs canots sur une pente aussi raide : ce sera leur travail de demain. Pour ce soir, ils monteront seulement les bagages jusqu’à un entrepôt situé au sommet des chutes du Canory.
La pluie nous atteint avec fracas pendant cette course ascensionnelle, mais elle ne nous surprend plus. Ce sol humide et glissant, ces bois ruisselants, ce grondement de la rivière, qui roule en cataractes au pied des pentes, nous font un décor impressionnant et romantique à souhait. Le site est plein de grandeur sauvage. Cette fois, tout le décor des Alpes n’y saurait rien ajouter, et, pour jouir de cette nature, plusieurs fois je redescends le sentier jusqu’aux canots.
Au bord de l’eau, je rencontre nos boschmen, ces transporteurs que nous avions distancés sur l’Approuague : ils n’ont pu lutter contre nous avec leurs canots surchargés de provisions pour les placers. Quels efforts ils faisaient derrière nous, enfonçant dans l’eau leurs pagaies comme des forcenés pour nous rattraper ! L’aspect est si gauche, d’un cachet si primitif, de ce mouvement de la pagaie ! Il semble que l’effort est totalement disproportionné au résultat, et sa violence contraste si fort avec la douceur de l’eau qui court ! Les anciens voyageurs en avaient été frappés comme moi, car sur leurs vieux dessins, ils l’ont saisi avec une curieuse exactitude. Rien n’a changé ici depuis des milliers d’années. Ces boschs sont les naturels du pays, comme disaient les voyageurs, et ils y sont bien plus naturels que nous. Mais peut-être jouissons-nous davantage du paysage.
Le sentier traverse une crique avant d’arriver aux magasins. Ceux-ci sont deux grands hangars ouverts de tous côtés, recouverts en tôle ondulée, entourés de grands arbres, à portée du mugissement des cataractes, sur la pente douce d’une petite colline. Pour éviter les chutes dangereuses des colosses de la forêt, on a abattu les arbres autour des magasins sur un vaste espace, et l’on distingue mieux ainsi le pays aux collines ondulées. Sous la forêt, on ne distingue rien à distance, la pente que l’on suit indique seule si l’on est en plaine ou en collines.
Je monte au delà des magasins pour voir le sommet des chutes. Il n’y a qu’un bassin d’eau bien calme, ombragé entièrement, et où sont amarrés deux canots prêts à repartir. Après la pluie et la chaleur, sous ces voûtes verdoyantes, un bain dans cette eau presque tiède est une jouissance.
Vraiment tout cet ensemble a plutôt l’allure d’un site des Pyrénées que d’un site tropical. Je pense aux Pyrénées plutôt qu’aux Alpes, et au pied même des Pyrénées, car aucun arbre ici ne rappelle les sapins, on dirait plutôt des châtaigniers et des noyers ; et puis la température est douce, bien que le ciel soit couvert, mais les averses ont une violence inusitée ailleurs. S’il y avait un petit observatoire dominant les cataractes, peut-être attirerait-il les touristes en Guyane. D’en bas, on ne voit qu’une partie des chutes ; d’en haut, on ne les voit pas du tout ; la forêt les cache entièrement. Quand viendra-t-il des touristes au Grand Canory, la merveille des spectacles de la Guyane française ? Je crains que les obstacles ne soient longtemps encore insurmontables. Et pourquoi arranger ces chutes ? Ce serait les gâter. On fait cela dans les Alpes, on civilise les chutes et les glaciers, et tout tombe dans la banalité. Quand un spectacle n’a plus de mystère, quand il a perdu l’attrait de la difficulté à vaincre, sa beauté est compromise.