En rentrant aux magasins, je trouve une quarantaine de boschs et de créoles installés sous le grand toit, suspendant leurs hamacs d’un côté, leurs vêtements mouillés de l’autre, dans l’espoir du soleil de demain pour les sécher. Sully, Emma et moi, nous jouissons d’un abri spécial, relativement. Il n’est ouvert que de deux côtés, sur la forêt ; l’air y circule librement. Le chef magasinier a un réduit fermant à clef pour y entreposer l’or qui arrive des placers, avant de l’embarquer à nouveau. On est honnête en Guyane, car il serait si facile de voler l’or qui court les fleuves et les sentiers ! Le magasinier et sa femme nous reçoivent sous leur moustiquaire, et nous offrent du pippermint d’un vert éclatant, digne de la forêt vierge.

Pour répondre au pippermint, nous invitons le chef et sa femme à dîner avec nous. C’est ce qu’ils attendaient. Nous leur offrons du punch au rhum, du potage Maggi, de délicieuses petites truites du Canory, du riz cuit à la vapeur, comme en Chine (il n’y a plus que Paris pour manger le riz sous forme de purée fade), des bananes frites, du fromage de Hollande et de la gelée de conserve. Enfin le champagne remplit son office, aussi reconstituant que pétillant et fait pour bavarder. En Guyane, il faudrait que tout le monde en bût ; il n’y a peut-être que les gens sages qui s’en privent, mais il y en a peu.

Nous causons des difficultés d’explorer et d’exploiter les mines en Guyane : ces difficultés sont, dans leur genre, aussi grandes qu’au Klondyke. Je ne sais pas pourquoi l’on vante tellement l’endurance et la ténacité du prospecteur américain (des Etats-Unis). Les prospecteurs et les mineurs créoles sont tout aussi vigoureux et ardents. Leur climat humide, parfois fiévreux, est même plus à craindre que l’hiver rigoureux de l’Alaska. Les distances de la côte et des centres habités jusqu’aux mines, sont aussi grandes : il faut trois à quatre semaines, souvent davantage, pour remonter le Maroni, la Mana, ou même l’Approuague, avec des canots chargés de provisions. Les accidents aux sauts, aux rapides, sont fréquents. La forêt a du gibier, mais le mineur ne peut passer son temps à la chasse ; il vit de conserves. Les fruits abondent, mais ils sont disséminés ; celui qui est occupé à retirer l’or de la rivière ne peut leur courir après sans risquer de perdre sa place. Les plantations sont coûteuses, à cause du déboisement qu’il faut d’abord faire ; on ne peut les entreprendre que pour des installations de longue durée ; or, les rivières aurifères en Guyane sont le plus souvent étroites ; les chantiers d’exploitation avancent rapidement, changent de place, et quand on y revient, en moins d’un ou deux ans, la brousse vierge a poussé.

L’Américain du Nord ne redoute pas non plus les climats chauds ; il dit volontiers : « Qu’importe de geler sous le pôle, ou de griller sous l’équateur, pourvu qu’on trouve de l’or ? » Mais notre créole guyanais ne lui cède en rien, il a la même philosophie pratique ; il rirait sous le pôle, car c’est son avantage sur l’Américain du Nord : il sait rire et conter des histoires.

La soirée est égayée par des causeries, et quand je vais rejoindre mon hamac, j’ai oublié où nous sommes et je cherche sur ma tête les feuilles d’un carbet ; au lieu de feuilles, j’aperçois une tôle ondulée. Mais la différence n’est pas grande.

ESCALIER DU ROROTA

Pendant la matinée du lendemain, le soleil est chaud et dégage de partout une vapeur humide : les effets de nos pagayeurs sont vite secs. Nous profitons aussi du soleil pour sortir et secouer notre linge que l’humidité pénètre au plus profond des pagaras. Entre temps, boschs et créoles s’entr’aident pour hisser leurs canots le long du sentier. C’est ici qu’on aurait plaisir à utiliser un treuil à bras et des rails en bois. Car les canots s’usent rapidement à force de frotter sur la terre et les roches. Même il faudrait éviter entièrement ce remontage des canots. Il suffirait d’avoir une station de canots au sommet du saut Canory. Il y a une autre raison pour changer de canots : plus on remonte la rivière, plus elle est étroite et sinueuse, et par suite incommode aux canots boschs, qui sont très longs. On aurait, à partir du Canory, des canots courts et légers ; légers pour pouvoir passer par-dessus les troncs ensevelis dans les rivières, et qui viennent heurter la quille des pirogues. Il paraît que nous en verrons beaucoup, de ces troncs redoutables.

C’est un spectacle que de voir nos longs canots traînés et poussés à bras d’hommes. Devant les magasins, sur un sol plat et humide, ils glissent rapidement. Ici, c’est un jeu, mais dans la montée, on ne plaisantait pas ; même M. Dormoy grondait et usait tous ses adjectifs.

Nous partons à onze heures du matin : à peine sommes-nous à quelques mètres du dégrad que toute trace du Canory a disparu ; le majestueux ravin s’est évanoui, le grondement des eaux, le fracas des cataractes, tout le bruit s’est éteint derrière un brusque contour. Les pagaies seules troublent le silence. Nous avons autour de nous la même vision de rivière encadrée de forêts qu’avant le Canory, sauf que la largeur des eaux est un peu moindre.