Des perroquets verts passent par volées en jacassant ; leur vert plus clair tranche sur celui des arbres ; des vols d’aras rouges viennent les croiser, et c’est une féerie de plumages bariolés. Tous ces oiseaux poussent des cris éclatants comme des sonneries de cuivre ; on dirait des cris de paons ou d’oiseaux exotiques de grandes volières. Tout est splendide et grandiose ; on rêve… mais il faut déjeuner. Pourquoi cette opération doit-elle se faire prosaïquement au fond des canots ? J’aime peu ce système qui rappelle un dîner de prisonniers qu’on passerait à travers un guichet. Le pomakary est une prison, et son entrée est un guichet. On n’en peut sortir qu’en rampant sur les bagages accumulés, car les places vides, fort étroites, sont prises par les pagayeurs. C’est qu’il faut gagner du temps. Je vais pourtant m’asseoir derrière le pomakary, près de mon Homère debout ; et malgré le manque de confort de cette position sur les bagages irréguliers et anguleux, je puis contempler à l’aise le décor tropical dans lequel nous glissons.

A trois heures, nous accostons à la crique Sapoucaye ; il faudrait plusieurs heures pour atteindre un autre atterrissage avec des carbets, et le traînage des canots au Canory a, paraît-il, fatigué nos boys. Je crois que c’est une ruse d’Ulysse, je veux dire d’Homère, pour aller chasser. Il part en effet avec Sully et le procureur d’un côté ; les autres vont d’un autre côté, et quelques minutes plus tard, ils rapportent des perdrix, des perroquets et un hocco. Cet oiseau est une dinde sauvage très charnue. Sans s’en douter, elle porte une poitrine de chair si épaisse qu’on la rôtit sur le gril comme un beefsteak. On appelle cela un beefsteak de hocco. C’est délicieux, tendre, parfumé, succulent, comment dire encore ? un plat de roi que les menus royaux ne voient jamais. Croirait-on que les rois aient des sujets d’envier les boys créoles ? Dans leur for intérieur, ils en ont plus d’un qu’ils savent ne pas dire. C’est leur devoir. Le beefsteak de hocco, même décelant un péché capital, est avouable.

Une promenade sous bois me charme toujours le soir : les lianes, les orchidées aux larges feuilles, posées sur les branches et les troncs comme du gui florissant, sont de rares spectacles. Sur le sol, c’est autre chose : des scorpions, des scolopendres, mille insectes, mais non pas tous au même endroit, évidemment. C’est à désespérer, je crois, un entomologiste, même courageux, car les variétés guyanaises, jamais étudiées, doivent être pleines de surprises. Mais je préfère lever les yeux vers les voûtes profondes de feuillages, à travers lesquelles passe un peu de bleu violacé, vespéral (j’envie la fécondité d’adjectifs de Dormoy). Et puis, la faute en est à mon pomakary, qui m’avait fait rêver d’une prison. Heureuse faute ! Je pense à l’admirable chœur des prisonniers de Fidelio : « Adieu, rayons si doux des cieux, il faut rentrer dans l’ombre. » Beethoven en Guyane ! mais il a des contrastes si saisissants entre la splendeur des choses, et l’ombre et la tristesse. Ici, l’ombre chante encore : l’autre jour elle était pour moi pleine de cris de mort, de plaintes pour l’existence. Ce soir, elle est pleine de chants d’amour. Car la nuit, tous les êtres ont aussi leur moment de repos. Ils s’appellent de cris amoureux qu’ils savent reconnaître.

Avez-vous jamais entendu dans la montagne ces appels de jeunes gens, ces appels où dans les voix, dans les inflexions, il y a comme de l’amour qui passe ? Dans la forêt, il en est de bien plus variés encore, mais nous autres, civilisés, nous en avons perdu le secret, nous ne les connaissons plus. Seuls, quelques-uns, plus sensibles, distinguent les roucoulements des oiseaux en amour, les petits cris des rainettes, que sais-je ? La musique cultivée, peut-être trop belle, trop idéale, nous a fait perdre d’autres sensations : le sauvage n’envie pas l’homme civilisé.

Cette nuit, à deux heures, une troupe de petits singes gris et noirs a entouré nos carbets ; ils ont grimpé par-dessus en gambadant. On m’a appelé pour les voir, mais je dormais si profondément, que je n’ai rien entendu. Ces petits êtres sont inoffensifs, même pour les insectes. Ils vivent de fruits, et ne donnent pas de concerts ; c’est bon, cela, pour les singes rouges.

Partis à sept heures du matin au jour suivant, nous perdons quelques instants à viser des perdrix, puis un gibier plus important captive notre attention.

— Un maïpouri, dit mon Indien.

— Qu’est-ce que cela ? dis-je.

Et, au même moment, je reconnais un tapir.

En effet, un énorme animal, sur la rive droite, semble paître tranquillement. Mais il nous a entendus, il nous regarde, et il plonge dans l’eau. Il traverse en zigzag la rivière à la nage sous le feu de toutes nos armes. Sur six balles, trois l’ont atteint ; il s’élance hors de l’eau sur la rive gauche, derrière nos canots, et part à fond de train. Nous accostons ; quatre boys se mettent à la poursuite du tapir, et nous les attendons, convaincus qu’ils vont en rapporter quelques quartiers.