Mais une demi-heure se passe, et ils reviennent bredouille. L’animal les a engagés dans un marais, puis les a dépistés, bien qu’il ait laissé des traces de son sang sur son passage. Je regrette moins le manque de viande fraîche que le sort de cette pauvre bête, destinée sans doute à périr misérablement. Ce maïpouri dépassait la taille d’un bœuf, c’est l’éléphant ou l’hippopotame guyanais ; il a une petite trompe et il se tient volontiers dans l’eau.
Les tapirs abondent en Guyane. Parfois on les voit s’élancer à deux ou trois ensemble au travers d’un campement de carbets, renversant tout : hommes et hamacs tombent pêle-mêle, ensevelis sous les feuilles de leurs abris. C’est pure inadvertance du tapir, car il n’attaque pas l’homme ; mais il voit un espace libre et il charge au travers pour atteindre plus vite la rivière. Surprise désagréable ! Ne carbetez jamais sur le passage des tapirs.
Les fleurs et les oiseaux égayent le paysage de leurs couleurs brillantes. Je remarque de grandes fleurs aux étamines jaunes dressées en groupe compact sur un fond de graines écarlates : les créoles les nomment l’épaulette du soldat. Elles émaillent les branches d’un grand arbre, et nos boys le dépouillent pour s’en décorer. Des fruits de toute sorte attirent nos regards : le raisin et la goyave sauvages ; puis des fruits inconnus, peut-être vénéneux. On ignore, même en Guyane, la qualité des fruits et les ressources de la forêt.
Les aras deviennent de plus en plus nombreux : j’en remarque qui ont à la queue un magnifique panache d’un bleu aussi éclatant que le rouge de leurs ailes ; il est, de plus, irisé et vert par-dessous. Des couleuvres, des serpents rouges, des iguanes verts, ceux-ci visibles seulement à un œil exercé comme celui des créoles, apparaissent à travers les plantes verdoyantes et les branches d’arbres. Pour déjeuner, Sully tue un ara splendide et un hocco, tandis qu’Homère pêche une carpe à côté de la carcasse d’un caïman. Le caïman guyanais est lourd et paresseux ; il n’a rien du terrible alligator du Brésil.
Nous sommes, à cinq heures, au saut Coatta. C’est le nom d’une variété de singes, qui a une colonie dans la crique voisine. On donne aux criques, à défaut d’autre nom, celui du premier animal qu’on y rencontre. Cette nuit, pourtant, nous ne recevons aucune visite des coattas ; par contre, vers quatre heures, nous avons une sérénade des singes hurleurs.
Au départ du matin, Homère nous offre une perdrix grise, un tocklot en créole. Nous passons le saut Coatta de neuf à dix heures, sans difficultés. Il a six mètres de chute sur deux à trois cents mètres de longueur, et nous abordons pour carbeter à la crique Japigny.
Il pleut à torrents : nos carbets sont séparés en deux groupes, à trente mètres de distance l’un de l’autre ; chaque groupe est formé de deux carbets, tout l’intervalle est occupé par des buissons et des palmiers épineux. Pour aller et venir, on est doublement mouillé, par la pluie et par les buissons, et l’on s’accroche aux épines. Pendant que le dîner cuit comme il peut sous l’ondée, je cause avec Sully. De la tête, nous touchons presque les feuilles qui couvrent le carbet. Tout à coup Emma nous crie :
— Un serpent sur vos têtes !
Et j’entends comme la chute d’un corps.
Nous nous baissons et je me précipite dans les buissons qui m’égratignent. Mais, tandis que je me dépêtre dans la demi-obscurité qui tombe, songeant à ces « serpents qui sifflent sur nos têtes », Sully, impassible, a trouvé un bâton et tué le serpent, qui tombait, en effet, au moment où je sortais du carbet, cherchant à fuir. Un peu plus, et je lui marchais dessus. Ce pauvre être nous cédait sa place sans combat, réveillé probablement par la fumée de notre feu. Nous autres hommes, nous n’aurions pas vidé la place si bénévolement ; et l’on se plaint des serpents ! Celui-ci était un serpent rouge, ou serpent-agouti. Il passe pour venimeux.