Sous la pluie retentit un cri d’oiseau au timbre très clair. On croirait qu’il dit, d’un ton vif et mécontent : « Voyons, voyons, » et les créoles l’appellent l’oiseau-voyons. Il avertit, prétendent-ils, le gibier poursuivi par les félins. De ceux-ci, le plus dangereux pour les petits animaux du bois, est le cougouar. Il rugit plusieurs fois, et puis il s’enfuit en faisant un détour pour aller attendre sur son passage le gibier, l’agouti qu’il a effrayé, car il a étudié la tactique.
Mais alors arrive l’oiseau-voyons pour prévenir le pauvre agouti, ce lièvre américain, qui est aussi inoffensif et peureux que le nôtre. Et voilà des milliers d’années que la même comédie se répète, et c’est ainsi que s’éclairciraient pour moi quelques mystères de la forêt si je restais longtemps avec les créoles.
Je m’endors tardivement cette nuit, poursuivi par cette idée que des serpents rampent parmi les feuilles de mon carbet. S’il y en a, à vrai dire, ils ont plus peur que moi, et ne songent qu’à me laisser tranquille. La pluie fait rage, elle crée un lac sous mon hamac, et sur ce lac nagent mes souliers. Les moustiques sont excités par la pluie, et nous empêchent tous de dormir, et même de rêver.
Quand nous repartons, nos canots sont inondés, même sous les pomakarys. Mais l’atmosphère tiède compense cet ennui. Il fait si bon vivre dans ce climat : l’énergie se passe d’excitation. La chasse nous fascine et nous accostons la rive. L’Admiral vise un hocco au sommet d’un grand arbre. Il croit le voir tomber, quelque chose remue à terre ; il tire encore et va chercher sa prise, c’est un tatou. Ce petit animal est un porc à carapace rose clair, et dont la queue est entourée d’une gaine en troncs de cône emboîtés l’un dans l’autre, de façon à rester flexible. Le dos seul est noirâtre et s’éclaircit tout de suite. Tout le reste est d’un blanc rosé, en petites écailles dont chacune porte un petit cercle, ou plutôt un hexagone, avec un point au centre ; le museau allongé en petite trompe est muni de longues incisives. Cet animal a l’air d’être en porcelaine, on dirait un dieu bouddhique, et il serait ravissant au milieu de bibelots précieux. Mais nous n’avons pas le loisir de l’empailler. Il paraît que sa chair est délicieuse, nous aurons ce soir un excellent dîner.
Mais il s’agit d’abord de franchir le saut Japigny.
CHAPITRE VI
JAPIGNY. — LA FOURCA
La première partie du saut Japigny, dite petit Japigny, nous la passons nu-pieds, parfois dans l’eau, le long du bord, sans décharger les canots : ces bords sont si glissants et escarpés, que tantôt l’un, tantôt l’autre, même Emma, fait une chute.
Mais au grand Japigny, il faut tout décharger. La distance à parcourir à pied est presque aussi grande qu’au grand Canory ; ignorant ce fait, j’ai laissé mes souliers dans le canot, et je finis par trouver le trajet un peu long pour aller nu-pieds. Heureusement, sur ce sol de terre meuble, il n’y a ni pierres ni épines, ce ne sont que des feuilles mortes et des racines d’arbres. Quant aux insectes, chiques, par exemple, ils vous attaquent sans distinction, que l’on soit chaussé ou non. La chique est si petite qu’elle pénètre partout ; inutile de se pavaner en bottes collantes. Nous faisons en somme une charmante promenade qui nous distrait de la monotonie d’être six en canots. Le sentier monte doucement, et le paysage me rappelle curieusement celui de certaines mines sibériennes, où j’ai séjourné quelque temps.
Après midi, nous passons le saut Bache, sans descendre ni décharger, à coups de pagaies et de takarys. Nous distinguons à gauche le mont Japigny, dont une partie un peu dénudée est couverte de blocs de quartz, débris probables d’un filon. Nous n’avons pas le temps d’aller constater s’il est aurifère, on ne peut pas toujours s’occuper de cela ; le quartz que nous avons vu sur le sentier du grand Japigny n’avait pas d’or. Quant aux affleurements de quartz formant les sauts Mility, que nous allons traverser, personne n’y a encore trouvé d’or.
Il y a trois sauts Mility. Ce joli mot indien n’a, paraît-il, d’après le petit Ernest, aucune signification. Ce petit Ernest a, par moments, des accès comme de colère contre le fleuve. Il le laboure de sa pagaie à coups redoublés ; il s’impatiente de notre lenteur. C’est bien l’enfant des bois qui ignore la patience, et surtout il est jeune.