Les deux premiers Mility sont très faciles, mais au troisième, la rivière s’étale largement, et les rocs surgissent de partout. C’est un barrage de syénite, une roche granitique extrêmement dure. Nous ne déchargeons pas les canots, mais pour alléger le travail de mes boys, je saute sur un rocher au milieu du fleuve, et de là sur un autre, pensant ainsi franchir le saut. Je remarque que la roche est fort dure, striée, même coupante, et ceci m’explique que nos boys ne vont jamais à l’eau qu’avec précaution. Au bout d’un moment, Sully et Emma m’imitent et bientôt nous arrivons sur le roc principal, qui domine presque tout le saut. Nous franchissons un creux où nous avons de l’eau jusqu’aux hanches, et le canot d’Emma et Sully arrive les reprendre. Le mien est plus loin et pour le rejoindre, je veux franchir un dernier passage. Mal m’en prend, car en sautant sur un roc à fleur d’eau, celui-ci est suivi d’un autre caché dans un creux plein d’eau où je viens plonger : le roc strié et cristallin a tenu à me donner une leçon, car je sors de l’eau plein d’écorchures. La leçon durera au moins autant que celles-ci.
Nous tuons une maraye, la perdrix guyanaise, et nous sortons sans encombre du dernier petit saut, le saut Parépou, à six heures du soir.
Le tatou cuit au riz est un régal : sa chair est blanche et tendre, on mange même sa carapace intérieure, car il est doublement cuirassé. Ce bizarre animal a quatre ongles aux pieds de devant, et cinq à ceux de derrière. Aussi les naturalistes l’ont qualifié d’imparidigité ; La Palice sans doute le savait déjà, tout comme ce digne général connaissait un tas de mots scientifiques qui nous ébahissent à bon compte. J’ai un avantage décisif sur bien des naturalistes : c’est d’avoir mangé du tatou. J’ai cet avantage sur La Palice aussi.
Depuis hier, Sully a dans son canot un petit singe, un tamarin à longue queue, gros comme le poing, noir comme le jais. Il grignote de tout, nous amuse et nous occupe. Il était dans un canot bosch rencontré au saut Japigny, et Sully s’en est amouraché, mais quand nous marchons, il le confie à Emma, qui le soigne comme un fils ; c’est moins gênant qu’un bébé et ça ne crie pas.
Nous campons ce soir au milieu d’un groupe d’arbres dont le tronc est formé de quatre ou cinq contreforts tout à fait plats, en bois très dur. C’est de ce bois qu’on fait les pagaies larges et plates, car sa forme s’y prête naturellement.
Il y a dans le voisinage une fourmilière et un peu plus loin un squelette de tamanoir, un animal étrange, grand amateur de fourmis ; n’ayant pu en manger, je n’empiéterai pas sur les descriptions des naturalistes ; je dirai seulement que sa tête est presque aussi longue que son corps, et que sa langue, effilée et arrondie, a deux à trois pieds de longueur.
Ce soir, M. Dormoy n’est pas content. Il refaisait la toiture d’un vieux carbet encore solide, et ce carbet était assez grand pour quatre ou cinq hamacs. Comme nul n’a voulu l’aider (il ne l’avait pas demandé, du reste), il veut avoir ce carbet pour lui tout seul. C’est bien de l’exigence, exagérée même. Or, voici quelques-uns de nos boys qui pénètrent avec leurs hamacs sous ce carbet sacré. Dormoy se fâche. Ce sont d’abord des cris et des insultes, puis des gestes violents et expressifs ; il se frappe la poitrine d’où rejaillit la pluie, car les arbres dégouttent. A la fin, sa fureur est telle qu’il taille les pieds du carbet avec son sabre, et tout s’écroule. Il est nuit, les boys vont s’arranger ailleurs et d’abord ils dînent. M. Dormoy, qui n’a pas voulu dîner avec eux, pend son hamac entre deux arbres et se couche à jeun : tel Achille dédaignait Agamemnon. La pluie arrive et le fait lever. Aussitôt le voilà qui construit un toit léger à son hamac avec deux branches et quelques feuilles. Il est adroit vraiment ; aussi, pour le consoler, Emma, munie d’une chandelle, lui porte du tatou dans son hamac. Le voilà heureux, c’est un enfant colère, bouillant et brave ; Achille n’était pas toujours amusant.
Nous avons passé cette nuit à faible distance de l’endroit où nous devons quitter l’Approuague pour un de ses affluents, qu’on appelle une fourca, en créole. Nous y pénétrons, en effet, le matin vers huit heures. Il n’y a pas un mois qu’on se sert de cette voie pour arriver aux placers du Haut-Mana. Auparavant on remontait l’Approuague un peu plus haut. C’est un chasseur créole qui a découvert ce trajet plus court par la forêt. Par contre, cette fourca risque fort de manquer d’eau durant la saison sèche, nous allons le voir.
En ce moment, l’eau est abondante, et nous pénétrons en toute confiance dans l’embouchure étroite de cette fourca. C’est tout de suite un changement complet de paysage. Au lieu de voguer sur une large masse d’eau, à découvert sous la voûte du ciel, nous sommes presque constamment sous une voûte d’arbres qui nous abritent du soleil. Je propose d’enlever nos gênants pomakarys. Mais Sully m’objecte la pluie, et d’ailleurs les pilotes nous disent que ce soir peut-être nous serons au dégrad. Nous verrons bien.
La rivière n’a que six à huit mètres de largeur, parfois moins encore. Fréquemment des troncs d’arbres écroulés barrent le passage ; mais avant nous, on les a entaillés, parfois coupés à la hache ; les coupures sont encore fraîches. Cependant l’eau a dû baisser, car ces entailles sont bientôt insuffisantes. Il faut les refaire plus profondes, ou bien hisser les canots par-dessus, et je monte à chaque instant sur un de ces troncs, pour alléger le travail de mes pagayeurs, qui sont constamment dans l’eau. On deviendrait amphibie dans ce pays. On tombe, on prend un bain forcé, dans l’eau peu profonde, mais elle est d’une température si douce qu’on n’en ressent presque aucune fraîcheur. Dans les Alpes, on ne s’accommoderait pas si facilement de ces nombreux bains forcés. Ici, c’est le fond de la rivière qui est seul désagréable avec ses troncs et ses branches enchevêtrées, d’un bois plus lourd que l’eau. Ces bois ont des arêtes, des pointes qui blessent, mais l’eau les émousse et amortit les contacts. Il est évident pour moi, d’après cette expérience personnelle, que si les criques guyanaises sont à ce point encombrées de bois encastrés dans la vase jusqu’à plus d’un mètre de profondeur, le travail d’une drague devient impossible. Il faut d’abord détourner l’eau, puis enlever les bois avant de draguer le fond, et alors l’économie due à la drague se trouverait singulièrement détruite. Je ne sais si les grandes rivières ont le même inconvénient.