Sous ces voûtes d’arbres très élevés, on se croirait dans une immense serre, où serpenterait un canal d’irrigation d’assez vastes dimensions pour porter des pirogues de huit mètres de longueur. Parfois la voûte s’abaisse, et vient toucher, même presser, sur nos pomakarys ; ceux-ci deviennent de plus en plus gênants, mais des averses torrentielles nous rappellent leur utilité au moment où nous maugréons. Pourtant les chocs et les frottements des branches les démolissent peu à peu. Des trous apparaissent au travers, partout, et les lianes qui leur servent de supports plient et menacent de céder. La pluie entre par intervalles, et me ferait arracher tout le pomakary si je n’étais absorbé par une histoire de Paul de Kock, Paolo de Koko, comme l’appelait, dit-on, Pie IX, qui le goûtait en guise de récréation. Il est drolatique et assez naturel, mais il sait être ennuyeux. C’est Sully qui m’a passé un volume de cet auteur peu fatigant à lire, et je le donne ensuite à M. Sésame qui s’y intéresse vivement. Quel rapport y a-t-il pourtant entre la vie des bois et celle des petits bourgeois de Paris ?
La roche se met à affleurer. Les blocs de granite sortent de l’eau. Homère tue un ara rouge et bleu dont le bec noir est à demi revêtu d’une peau blanche ; sa queue forme un magnifique panache vert, bleu, rouge, un peu criard, mais les trophées sont toujours criards, et je le mets à part pour l’emporter. Chacun ses goûts : les demi-teintes plaisent aux uns et paraissent fades aux autres.
Nous déjeunons d’un faisan avec des flageolets. Il n’est guère qu’en cuisine, je crois, où il n’y ait pas de demi-teintes.
La végétation change d’aspect. La forêt est capricieuse. Certains arbres abondent d’un côté, plus loin d’autres dominent. Il y a ici beaucoup de palmiers pinots, droits et lisses, dont le chou se mange en guise de salade. Puis, c’est tout un groupe de fromagers énormes, aux troncs rayés dans le sens de leur longueur. Leur fruit ne vaut pas un fromage, même il ne vaut rien.
LA FORÊT EN GUYANE (CRIQUE LÉZARD)
Ce sont ensuite des wacapous, qui me rappellent un peu les cèdres de Californie, par leur ensemble. Ailleurs, ce sont des patawas, des bois-violets, des bois-de-lettres, dont l’intérieur est moucheté ou rubané de rouge et de noir.
Des orchidées pendent des troncs penchés sur la rivière, comme des lustres fleuris ; le sens artistique de la nature a ainsi inspiré celui de l’homme. Celui-ci, à l’origine, n’a fait qu’imiter ; depuis, il a idéalisé.
Mais voici d’autres suspensions moins agréables à voir : ce sont de grands nids de fourmis de forme ovoïde, et ces fourmis sont armées de grosses mandibules acérées. Un de mes boys accroche avec son takary un de ces nids (on ne peut plus avancer qu’avec les takarys), et voilà un tas de fourmis qui tombe sur nous. Les boys se jettent à l’eau pour échapper aux piqûres, et nous débarrassons le canot à force d’aspersions, et en évacuant l’eau où nagent les fourmis. Le pomakary est le plus difficile à débarrasser. Il faut l’arroser énergiquement, et il est bientôt aussi mouillé au dedans qu’au dehors.
Le soir du 16 février, nous n’avons pas atteint la moitié du parcours à faire sur la fourca. Il faudra encore deux jours, disent les pilotes, avec ces troncs qui barrent à tout instant le passage. La rivière n’a que quatre à cinq mètres de largeur, et elle fait de brusques contours, avec des angles aigus où les canots virent à grand’peine. Ces contours sont fréquents. Je conclus qu’en été cette voie doit être impraticable.