Nous faisons notre campement du soir dans un endroit resserré, entre des pentes escarpées de vingt à trente mètres de hauteur. Plus haut, le terrain est plat, et la forêt s’y déploie. La rivière occupe tout le fond de ce ravin, sauf un petit espace où se trouvent deux vieux carbets. Ils sont si déjetés que Sully ne s’y fie pas, et veut en faire construire d’autres, pendant que je vais seul explorer les pentes.
Quand je redescends, il y a eu, semble-t-il, une petite dispute. Je ne vois aucun carbet neuf. M. Dormoy a dû faire des siennes. Je veux suspendre mon hamac dans un des vieux carbets, mais Sully me dit que nous ferions mieux d’aller dormir dans les canots. Je ne sais que résoudre : les canots sont bien mouillés, et les moustiques doivent y faire rage la nuit. En attendant, je vais prendre un bain de rivière, cela donnera le temps aux idées de se rafraîchir, et je vois l’un ou l’autre des boys se baigner aussi, — ils n’ont pas à se dévêtir pour cela, — puis traverser l’eau, et revenir avec de grandes feuilles. Décidément, ils vont construire des carbets. En effet, quand je rejoins Sully, ils ont pendu mon hamac sous un carbet neuf. Il n’est rien de tel que d’attendre. Les créoles n’ont point de mauvais sentiments durables, ceux-ci du moins. Voilà treize jours que nous voyageons avec eux ; je commence à les connaître, et justement nous allons bientôt les quitter. Je regretterai leur compagnie.
L’endroit où nous sommes est rempli de marayes ou perdrix guyanaises, et notre dîner en tire une saveur pénétrante. Il y a aussi des colonies de singes sur les arbres. Homère les prend d’abord pour des perdrix, car ils sont dissimulés par les branches, et quelques-uns tombent sous ses coups. Il y a je ne sais quoi d’humain dans l’expression de figure d’un de ces petits êtres qui n’est que blessé. Je sens qu’en ce moment il me serait impossible d’en manger : affaire d’habitude, probablement.
Ce n’est peut-être pas notre dernier jour de canotage le lendemain. Au départ, Homère, toujours à l’affût, comme Ulysse, tue à côté de moi un caïman avec du petit plomb. Joë prend son sabre (on appelle ainsi en Guyane une sorte de machete, sabre-hache assez court), tire le caïman par la queue et lui applique un coup vigoureux de son sabre sur la tête pour l’achever, puis il le dépose avec précaution dans le canot. Je ne croyais pas le caïman si facile à tuer. Celui-ci est encore jeune, il a quatre à cinq pieds de long. Homère l’a atteint près de l’œil où il est très vulnérable. Nos boys sont enchantés, ils comptent faire un festin et nous faire goûter du caïman.
Le lit de la fourca est de plus en plus barré de troncs. La largeur s’abaisse à moins de quatre mètres, et l’eau est peu profonde, quatre pieds, rarement cinq, aux endroits les plus bas. De grosses fleurs rouges égayent les buissons ; c’est la canne à sucre sauvage. La fleur, entièrement fermée au sommet, repliée sur sa base, est charnue comme un fruit. On la mange, mais son goût est fade, si son parfum est assez doux.
Les boys sont fatigués de trimbaler (ce mot est des leurs) les canots par-dessus les troncs ; la besogne est dure. J’en ai assez, moi aussi, car je me baigne souvent en voulant les aider. Sully, plus philosophe, allongé à côté d’Emma sous son pomakary, regarde nonchalamment ce qui se passe. Il surveille pourtant, de son air léonin, à la fois bon et terrible. Plusieurs fois j’ai manié le tokary avec succès, et Sully, finalement, se décide à suivre mon exemple. Sans cela, il n’en sortirait pas ; Emma est plutôt lourde ; je crois qu’elle s’en doute et Sully aussi. Une fois ou deux elle descend sur un tronc trop épais que son canot aussitôt franchit avec légèreté, relativement.
Voilà que Sully se fâche. Les boys, avec le beau parleur en tête, M. Dormoy, proposent de s’arrêter pour cuire le caïman et passer la nuit ici même. Sully ne veut s’arrêter qu’au dégrad. La discussion s’anime, je vois déjà M. Dormoy, froissé de voir son idée rejetée, parler de se retirer sous sa tente. Fort à point Sésame nous annonce qu’il sait où nous sommes.
— A pied, dit-il, je serai au dégrad dans deux heures.
Mais à pied, il évitera les sinuosités de la rivière ; le trajet est plus court.
— Il n’est pas trois heures, dit-il ; dans moins de deux heures vous pouvez arriver avec les canots à un sentier d’où vous aurez à peine une heure de marche jusqu’au dégrad où sont les magasins.