M. Dormoy fait la grimace ; il ne pourra faire cuire que demain son caïman. Sésame part à pied, et les canots reprennent leur marche pénible et cahotante à travers les troncs.
Voici enfin le sentier annoncé, mais il est d’un abord difficile ; il y a justement un barrage de troncs et ces troncs ne vont pas jusqu’à la rive. Il faut passer dans l’eau, ce qui d’ailleurs, après un pareil voyage, importe peu. Pour le sentier, Emma et Sully ont des pantoufles en caoutchouc. J’ignorais qu’on pût se procurer à Cayenne ce genre de chaussures ; je n’avais pris que des pantoufles en paille tressée, elles ont été détruites du premier jour qu’elles ont touché l’eau. Ce n’est pas ce qu’il faut dans les bois.
Pour de courts trajets, sur la terre molle, avec des criques à traverser, les pantoufles de caoutchouc sont parfaites. Pour de grands trajets, comme ceux que nous allons entreprendre vers les placers, de fortes chaussures, des bottines lacées, sont préférables, et Sully en a qui sont un modèle du genre ; ce sont de vraies bottes. Sans cela, l’eau pénètre à tout instant dans les chaussures, et il faut les vider ou leur faire une incision, comme font les chasseurs de canards sauvages. Sully a payé de fréquents accès de fièvre son expérience profonde de l’intérieur guyanais et brésilien : partout il a fait preuve d’endurance, d’audace, de courage et de savoir-faire. Il en a acquis une autorité et une puissance qu’est loin d’avoir le gouverneur de Cayenne. Son caractère égal surmonte toute difficulté. S’il se fâche avec les boys, c’est qu’il a raison. Avec moi, c’est qu’il sent venir la fièvre et que je n’y suis point sujet, aussi j’ai tort, surtout qu’il me gâte. La nuit, par exemple, j’ai un de ses grands hamacs, et lui s’étend dans le même qu’Emma, face à face ; ils dorment mal.
Sur le sentier, il y a de grosses cerises sauvages, d’un goût fade. Je rejoins Sully, qui regarde un énorme crapaud :
— Vous ne connaissez pas, dit-il, le crapaud géant ? Il a un pied de hauteur. Les couleuvres l’aiment beaucoup, elles l’avalent tout rond. Un jour, j’en ai tué une, toute gonflée de celui qu’elle venait d’avaler. Le crapaud est ressorti vivant, et il est parti en bondissant. C’était vraiment drôle à voir.
Nous sommes bientôt rejoints par plusieurs de nos boys, qui apportent des bagages dont ils ont voulu alléger les canots. Ils ne veulent d’ailleurs amener qu’un des deux canots au dégrad, disant qu’ils auront assez de peine, en s’y attelant tous, à lui faire franchir les derniers contours et les troncs d’arbre.
Un son profond, musical et prolongé se fait entendre : on dirait qu’il est produit par un tuyau d’orgue. Il est dû, paraît-il, à un petit oiseau, alors qu’on serait tenté d’attribuer un son si fort, si grave et si long à un gosier de monstre. Cet oiseau a reçu des créoles le nom d’oiseau-mon-père. Il a l’air, disent-ils, de chanter la messe. Sont-ils moqueurs ! Je me demande si l’on pourrait collectionner un groupe de ces oiseaux de façon à obtenir la gamme complète, mais il paraît que non. Ils rendent tous à peu près le même son. On n’en ferait qu’un unisson plus ou moins bruyant, nuancé. Les boys leur feraient donner le ton à leurs prédicateurs. Evidemment le dieu du bois sauvage ne saurait être le même que celui d’une cathédrale, au moins dans le cerveau qui le conçoit.
Enfin, vers cinq heures et demie, nous sommes au dégrad, et nous allons nous asseoir sous les hangars des magasins, où se reposent déjà une quinzaine de boschs, dont les canots très longs sont amarrés. Je leur demande comment ils ont pu les faire remonter jusqu’ici.
— L’eau était plus haute la semaine dernière, disent-ils. Elle remontera, car il a beaucoup plu ces derniers jours.
Nous nous en sommes bien aperçus.