Cette fois, nous allons donc quitter la rivière et pénétrer dans la forêt vierge. Toute la Guyane n’est qu’une immense forêt vierge inconnue, peuplée d’animaux sauvages. Quelques rares tribus d’Indiens sont seules établies plus au sud, près de la frontière du Brésil. Personne ne connaît la Guyane.

Nous quittons demain nos créoles : Homère, qui a l’air d’Ulysse voyageur, Joë le jeune Ajax, Ernest aux bras et aux pieds rapides. Je crois que je regretterai même M. Dormoy, bien agaçant pourtant quelquefois. Celui-ci m’apporte un morceau de caïman, en signe de sympathie. Ce n’est pas mauvais, c’est de la chair de poisson un peu épaisse.

En partant, nous donnons à nos canotiers quelques lettres pour les porter à M. Chou-Meng, des provisions pour leur retour sur l’Approuague, et une bonne poignée de main, toute cordiale, et bien qu’ils aient mis Sully de fort mauvaise humeur ce dernier jour par leur lenteur.

Ces créoles mènent une vie pénible, bien que pleine des jouissances de la nature. Leur salaire est assez élevé, mais leur travail dure parfois des mois sans repos ni trêve. Ils vont ensuite, canotiers et mineurs, gaspiller tout leur gain à Cayenne en quelques semaines, à boire du rhum et du champagne. Ils se font des colliers et des ornements avec des pépites d’or, qu’ils revendent ensuite à vil prix pour continuer à boire. A ces goûts, je retrouve le tempérament yankee plutôt que français. Est-ce le climat américain qui seul cause une telle transformation du sobre tempérament français ? Non, sans doute, mais les grandes fatigues physiques expliquent partout le plaisir brutal, et font mieux comprendre ces rides précoces, cet air vieilli des jeunes gens. Ils ont fortement usé des peines, des fatigues et des plaisirs, mais ils n’ont pas l’air de rien regretter. Nulle part on ne regrette d’avoir réellement senti le prix de la vie. Tant qu’on a du travail, on l’accomplit. Le travail, c’est une loi dure, c’est une peine, mais c’est la grande jouissance. Le pire qui puisse advenir, c’est le manque de travail. En Guyane, il se passera longtemps avant que cela n’arrive. Mais dans notre vieille Europe, et même aux Etats-Unis, on a déjà de la peine à trouver toujours du travail ; ce sera l’œuvre du capital dans l’avenir.

Je ne sais si jamais je reverrai nos créoles de l’Approuague, mais si je reviens en Guyane, j’en reverrai sans doute de tout semblables, aussi gais et insouciants. Pour ceux-ci, ils auront bien vite oublié ce voyage pour ne songer qu’à se sentir libres de chasser et de pêcher.

CHAPITRE VII
DANS LE BOIS. — SOUVENIR

Au dégrad, les deux magasins sont des hangars couverts en chaume et en feuilles de palmier, et non plus en tôle ondulée, comme à Canory. Ils viennent d’être construits, tout au bord de la rivière, trop près, à mon avis, car sur la pente opposée s’élèvent des arbres immenses dont la chute serait désastreuse pour eux. En Guyane, les chutes d’arbres sont très fréquentes ; ils n’ont pas, en effet, de racines pivotantes profondément enfoncées ; leurs racines rayonnent et courent à la surface du sol. Si un coup de vent violent incline l’arbre, celui-ci arrache en se penchant les racines collées à la terre, et tombe, entraînant toutes les lianes qui l’ont escaladé et qui, à leur tour, entraînent les arbres voisins auxquels elles sont également agrippées. Ce sont ces chutes qui rendent parfois dangereuses les courses en forêt, bien plutôt que les serpents et les fauves, qui ont peur de l’homme.

Le site où nous sommes est resserré entre des collines et assombri par les grands arbres, car le déboisement n’est pas achevé. On a hésité sur l’emplacement du magasin qu’on avait entrepris plus en amont, mais l’eau de la fourca était insuffisante pour y arriver facilement. Nous sommes à 150 mètres d’altitude. Ce soir, sous le hangar principal et les carbets voisins, le spectacle est pittoresque de voir la quantité de hamacs suspendus. Vers sept heures arrivent nos pagayeurs, les uns chargés de bagages, les autres amenant les provisions dans un des canots. Ils ont préféré venir voir leurs amis plutôt que de passer seuls la nuit en forêt : les voilà qui font un grand feu pour rôtir le caïman, ou du moins ses parties mangeables. Avant de nous coucher, le chef du dégrad nous offre du pippermint, comme à Canory : il paraît donc que les créoles ont une prédilection pour cette liqueur voyante.

Notre déjeuner du matin se compose d’un rôti de patira, variété du pécari, ou petit porc sauvage, dont la chair blanche rappelle celle du sanglier. Joë nous apporte un peu de caïman, mais il est froid et n’a pas achevé de cuire ; à part cela, c’est de la chair de poisson un peu épaisse. Le petit caïman est meilleur, paraît-il, c’est un régal ; le nôtre n’est plus assez tendre.

Vers onze heures, nous nous mettons en route, Sully, Emma et moi, avec six porteurs pour nos bagages, et un guide. Le sentier est à peine fini, mais il est suffisamment tracé pour qu’on ne puisse pas s’égarer. Nous passerons la nuit au magasin abandonné d’amont. Il paraît qu’il n’y a que six ou sept kilomètres, mais à vol d’oiseau ; cela veut dire deux ou trois heures de marche. Le sentier est affreusement mauvais ; il croise vingt fois la crique, qui est très sinueuse ; on passe sur des ponts branlants faits d’un tronc d’arbre non équarri, qui domine l’eau jaune de cinq mètres et parfois davantage, sans appuie-main, bien entendu. Les noirs et les créoles en ont l’habitude, et leurs pieds nus s’appliquent mieux aux rotondités du bois que nos souliers ferrés. Je passe l’un ou l’autre de ces ponts à califourchon, mais Emma et Sully les passent debout, et cela m’encourage. Je dis à Sully de me couper une perche avec son sabre, j’aurai ainsi un appuie-main. Par malheur, en coupant ma perche, Sully heurte de son extrémité un nid de mouches suspendu en l’air. Plusieurs de celles-ci, furieuses sans doute d’être dérangées, s’attaquent à moi, passent sous ma veste de toile légère et me piquent comme des guêpes. On les appelle des mouches-chapeau, peut-être à cause de la forme de leur nid. Il y en a, paraît-il, de plus terribles, appelées mouches-tatous et mouches-tigres. Je me contente des mouches-chapeau, qui payent de leur mort leur agression. C’est une première expérience des petits désagréments de la forêt vierge, ou du bois sauvage, comme dit Kipling, du bois, comme disent les Guyanais.