Cependant, avec ma perche, je passe debout sans encombre, mais non sans appréhension, le grand tronc d’arbre qui sert de pont. On n’est pas habitué en France à faire des exercices d’équilibre ; on a tort, évidemment, mais la civilisation a envahi même les montagnes et les glaciers ; on paye déjà pour risquer des dangers : en Guyane, ce plaisir est gratuit.

« Pour faire face aux mauvaises mouches, me dit Sully, il suffit de serrer les dents et de se contracter les muscles de la face, sans bouger. Alors elles ne peuvent plus vous piquer. C’est ainsi que les gens du pays les détruisent quand ils en trouvent des nids au voisinage de leurs cases, aux placers, ou quelquefois dans les vieux carbets. Ils s’enduisent la figure avec leur sueur, serrant les dents, contractant leurs muscles, et ils vont empoigner le nid avec leurs mains nues ! Ils le déchiquettent en morceaux, et le jettent au feu sans qu’une seule mouche ose les piquer. La mouche-tigre est la plus terrible. Sa piqûre est venimeuse et fait enfler. » Le voisinage de ces mouches et le passage des ponts dans le vide font que je ne commence pas cette pérégrination dans le bois sans une certaine appréhension de l’inconnu, qui est un charme de plus.

Nous voici au magasin abandonné. Il y a un vaste espace déboisé tout autour. Comme il n’est que deux heures et demie, nous voudrions aller plus loin. Le guide nous dit qu’il y a de vieux carbets un peu en amont ; aussi après quelque repos au soleil, qui est chaud dans cette clairière, nous repartons. Sous la forêt, il fait bon, sans faire frais ; je retrouve avec délice cette température presque voisine de celle du corps humain, où l’on n’éprouve nul besoin de vêtements. Mais le commerce a trouvé qu’il fallait en vendre aux nègres d’Amérique comme d’Afrique, et même aux Peaux-Rouges : ceux-ci y sont les plus réfractaires cependant. Un nouvel exercice d’équilibre sur un tronc bien mince pour sa longueur, et un moment de marche nous conduisent aux vieux carbets. Il y en a deux, et sous l’un d’eux, il y a des mouches-chapeau. Nous nous gardons bien de les déranger, je n’ai pas assez de confiance dans le procédé créole.

L’eau de la crique, à côté de nous, est plus limpide que d’habitude. Un bon bain nous remet de la fatigue du jour, et nous préparons notre dîner. Je dis « nous », comme la servante du curé disait : « Nous confessons. » Mais quand on a un boy comme Sésame, un chasseur comme Sully, une femme comme Emma, il n’y a évidemment qu’à les regarder faire ; on les gênerait en s’agitant comme la mouche du coche. Leur expérience me manque, et je vais rester si peu de temps en Guyane, que je n’aurai pas le temps de l’acquérir.

« Il y a des vampires par ici, dit Sésame, comme un peu partout dans le bois. » Je ne m’en étais pas douté une seule fois pendant nos treize à quatorze jours de rivière. Mais ici ces bêtes sont plus fréquentes, et il faut s’en garantir par une moustiquaire. Nos boys des canots en avaient. Comme je n’en ai pas, je ramène soigneusement sur moi un pan de mon grand hamac à franges, et, là-dessous, j’écoute des histoires de vampires. L’orateur est Sésame, qui travaille à un petit pagara pour y mettre le gibier. Les porteurs sont restés au magasin abandonné et nous rejoindront demain matin, avant notre départ.

Il paraît que le vampire si redouté n’est pas le grand vampire. Celui-ci, qui existe aussi en Guyane, n’est pas dangereux. Le vampire suceur de sang est de la dimension de nos chauves-souris, même plus petit, et leur ressemble exactement. Il aime surtout à sucer le sang des pieds, sans doute parce que c’est la partie du corps la plus exposée des dormeurs ; il est bien rare qu’il touche à la figure, sauf à l’oreille, mais il ne peut faire grand mal à cet organe. Le pis qui puisse advenir, c’est que le vampire coupe une artère, car il arrive que le sang coule fort longtemps après le départ de l’animal, qui n’en suce que très peu, et le dormeur qui ne sent pas la piqûre peut être épuisé pour longtemps par la perte de son sang. Sully cite un créole piqué au nombril et qui faillit en mourir, mais je me demande ici si ce n’est pas la blague créole qui l’emporte. Ce qui est certain, c’est que la morsure au pied est fréquente. Le vampire tournoie d’abord quelque temps au-dessus de la tête de sa future victime pour l’endormir par le frôlement de ses ailes, ou bien pour s’assurer qu’elle est bien endormie, puis il se met à sucer le sang sans causer la moindre douleur. Il paraît que la chauve-souris en ferait autant si elle se trouvait avec des vampires ; ce n’est que l’habitude qui lui manque. A défaut de moustiquaire, on garde souvent une lampe allumée, et cela est indispensable lorsqu’on a du bétail ou des chevaux. Comme nous n’avons ni feu ni lampe, je me couvre autant que possible, et je m’endors en songeant aux blagues créoles, bien que le vampire n’en soit pas une.

Demain nous partirons de bonne heure pour être dans l’après-midi aux criques aurifères. Nous sommes au fond de la Guyane, au milieu de la forêt vierge tropicale, dans un pays qui a sauvagement gardé sa splendeur primitive.

Je ne connais pas de paysage dont la photographie soit aussi impuissante à donner une idée que de la forêt vierge tropicale. Les paysages y semblent être toujours les mêmes, les collines ne sont que peu élevées et les grands arbres les cachent à la vue, le genre de pittoresque de nos pays de montagnes manque totalement. Le merveilleux se trouve être ici dans l’immense variété des essences, des fleurs et des fruits, et dans la vaste étendue mystérieuse, inconnue, qu’on sent autour de soi à grande distance ; dans les bruissements des insectes, des animaux ; dans le souffle du vent au-dessus de sa tête, que l’oreille perçoit, mais qu’on ne sent pas ; dans les rayons du soleil à travers les feuilles, jusque sur le sol toujours humide ; dans les traînées d’eau à travers la forêt et qui, dans la tiédeur de l’atmosphère, font exhaler des odeurs inconnues. Ce sont les troncs géants étendus sur le sol et dressant leurs racines vers le ciel ; d’autres les ont déjà remplacés, sous l’exubérance de la sève tropicale. Ce sont les criques sombres pleines d’eau jaune presque immobile que traversent à tout instant des troncs écroulés facilitant le passage des animaux. Tout cela est dans un demi-jour créé par les cimes feuillues des grands arbres, et si différents qu’ils soient, on ne les distingue que lentement : c’est le bois violet, le bois de rose, l’ébénier vert et l’ébénier noir, le bois serpent, le bois d’encens, je n’en finirais pas, et je préfère les décrire à part. Sur leurs branches, ce sont les mille oiseaux de couleur, des perroquets verts aux aras rouges et aux aras bleus, et, tout à l’entour, c’est la senteur des bois, depuis le parfum de rose, de lilas, d’encens, jusqu’à l’odeur repoussante des fleurs du palmier maho. Devant un tel ensemble, une fête si complète pour tous les sens, la photographie est impuissante. Il faut se borner à dire ce que l’on voit défiler.

Donc, nous partons à sept heures du matin, l’heure régulière où le soleil paraît, et tout de suite nous gravissons une colline qui n’est visible que lorsqu’on y arrive. Puis le sentier décrit une ligne sinusoïdale interminable, aussi bien dans le sens horizontal que vertical, à travers des criques elles-mêmes sinueuses, et des collines tantôt à faible pente, tantôt assez raides, toujours sous l’ombre de la forêt. Après un long parcours horizontal où l’un ou l’autre de nous manque plus d’une fois de s’égarer en cherchant un tronc pour passer une crique, commencent des collines plus hautes. Il nous semble aussi que la direction de l’eau dans les criques, a changé de sens ; elle va maintenant vers le sud, et il paraît, en effet, que ce sont des affluents de l’Inini, et non plus de l’Approuague ou du Sinnamary. Leur gravier est formé de quartz brisé, et voilà aussitôt l’idée qui se présente à nos boys de chercher de l’or dans ce sable ; mais nous n’avons pas le temps de prospecter. A ces criques, l’altitude dépasse deux cents mètres.

Les premières hautes collines, de soixante-dix à quatre-vingts mètres, nous les passons allègrement, bien que le sol soit glissant. La chaleur du soleil ne nous atteint pas ; la température tiède ne nous fatigue pas, malgré notre marche rapide ; mais je reconnais l’avantage de l’ample mauresque qui laisse circuler l’air autour du corps, c’est à peine si l’on transpire. On recommande l’exercice en Guyane, et l’on peut, en effet, s’y livrer sans crainte. C’est aussi le meilleur moyen de combattre l’humidité : la chaleur du corps et le sang en mouvement l’empêchent de pénétrer.