Emma, après plusieurs collines, se plaint d’être épuisée de fatigue ; elle invoque sa mère en gémissant, avec des expressions créoles imagées. Je l’assure que cet exercice lui fera du bien en la faisant maigrir, mais elle ne paraît pas s’en soucier.
Nous passons successivement, dans cette région qui sépare les eaux de l’Inini de celles de l’Approuague, dix collines de soixante à cent mètres et plus de hauteur au-dessus des criques. On appelle cela des montagnes en Guyane. Au total, cela fait vraiment une montagne. Le guide a beau nous répéter : « Plus que trois montagnes, plus que deux montagnes… », nous n’en croyons rien, et nous faisons halte, autant pour manger, car il est midi, que pour laisser reposer Emma. Il y a ici un carbet qui a servi aux déboiseurs du sentier, et nous y faisons notre troisième arrêt, mais les deux autres étaient fort courts, de dix minutes à peine. Nous avons vu défiler des arbres variés : le balata, au grand tronc droit et lisse, qui donne une gomme comme le caoutchouc ; Sully en fait couler en entaillant l’écorce avec son sabre ; puis c’est l’acajou, homogène et sans défauts ; le jambe-chien, formé d’une douzaine de troncs partant de terre pour se réunir à huit ou dix pieds de hauteur ; le patawa et le comou, deux variétés de palmiers noirs, très durs, un beau bois d’ornementation : de ces arbres, l’un s’appelle le lettre-moucheté, il est violet et noir, et l’autre le satiné-rubané, violet-rouge. Leur nom vient de ce qu’on les a employés pour faire des caractères d’imprimerie, à cause de leur dureté. Tous ces palmiers ont des amandes. Voici le palmier maho, dit maho-caca, en créole, dont la fleur, qui jonche le sol, a l’odeur d’un champignon pourri. Chaque fois qu’il s’annonce par son odeur, on se hâte et l’on passe rapidement. Cet arbre est peut-être intéressant, mais il a tort de se permettre une odeur aussi peu civilisée, d’où l’énergique expression créole.
De la plupart de ces arbres pendent des lianes, les unes droites, les autres torses, quelques-unes grosses comme le bras, et même la jambe, assez solides pour qu’on puisse y grimper comme à des cordes. Mais toujours une chose me gêne dans cette course de vingt-cinq kilomètres, à vol d’oiseau, c’est la traversée des criques. Malgré la perche, le takary dont je suis muni, cet exercice d’équilibre me cause chaque fois un moment désagréable. Les troncs sont arrondis, glissants, parfois en train de pourrir ; plus d’une fois, il m’arrive de passer à califourchon, quand même je vois Emma passer le corps bien droit, avec un panier en équilibre sur sa tête. Elle a des pantoufles en caoutchouc, mais elle les ôte pour passer les ponts. Si je triomphais sur le sentier, elle triomphe sur les criques. Sully en a tellement l’habitude qu’il ne quitte même pas ses bottines de chasse ; il va avec précaution tout de même.
Plus nous approchons du but, plus les collines sont hautes. « Plus qu’une montagne, » dit le guide. Les précédentes contournaient plus ou moins les criques, puis montaient brusquement sur le dos arrondi du sommet. Cette dernière n’en finit plus ; on a découpé des marches de géant sur le sol boueux et glissant, et des branches d’arbres les consolident. Mais Emma ne peut les gravir qu’aidée de l’un de nous. Puis ce sont des blocs de granite, qui rompent la monotonie de la forêt. Et ces blocs sont moussus, l’humidité les ronge. Il y a des espaces un peu découverts, la crique devient torrent, même cascade autour des blocs de granite. Le site prend un air romantique rappelant ceux des Alpes suisses. Mais il y a toujours l’ombre de la forêt, et les sapins manquent. C’est plus sombre, plus sauvage que les Alpes, et c’est exubérant de vie, avec des détails trop fins dans la pénombre ; j’admire les maripas aux feuilles lisses et leurs frères aux feuilles épineuses, qui remplissent le sous-bois de leurs formes sveltes.
Dans une éclaircie, apparaissent en plein soleil des sables blancs aveuglants : je reconnais le déboisement, l’œuvre de l’homme ; nous arrivons aux premiers placers. Ces sables sont ceux qu’on a déjà lavés pour en retirer l’or, c’est du quartz, les mines ne sont pas loin. Il est près de deux heures quand nous rencontrons la première équipe de mineurs ; la crique qu’ils lavent s’appelle Nouvelle-France. Il y a exactement six semaines que nous avons quitté la vieille France. Le placer sur lequel nous nous trouvons s’appelle Souvenir.
Placer Souvenir. — Comme il est encore de bonne heure, nous avons le temps de visiter l’une ou l’autre des quatre criques qui sont en exploitation en ce moment. Mais auparavant nous allons nous annoncer au chef de l’établissement Nouvelle-France. En Guyane, on appelle établissement l’agglomération des huttes où habitent les mineurs, au point le plus favorablement situé pour centraliser l’exploitation d’un certain nombre de criques. Les criques, comme je l’ai dit, sont des cours d’eau. On déboise, à l’endroit choisi, un espace assez grand pour y construire cinquante ou soixante huttes, ou davantage, suivant l’importance du champ aurifère.
L’établissement se trouve ici au bord de la crique principale et s’étend en pente ascendante assez forte sur le versant d’une colline. Il est à trois cents mètres d’altitude. Le village a de petites rues rectangulaires, séparant les huttes couvertes en chaume et feuilles de palmiers ; les parois des huttes sont faites d’un entrelacement à jour, en longues lamelles de bois dur, légèrement flexible. La hutte directoriale, située au sommet du village, est un peu plus grande que les autres, mais c’est tout ce qui la distingue. Au lieu d’une ou deux chambres, elle en a trois : celle du milieu, entièrement ouverte de face et d’arrière, sert de salle à manger. Une véranda, ou plutôt une galerie, abritée par l’auvent de la toiture, fait face au village. Les deux autres chambres sont des chambres à coucher. Deux petites huttes voisines servent de cuisine et de salle de bains.
Il n’en faut pas davantage pour se loger à un directeur de placers. Celui-ci, M. Lacaze, est si actif à sa besogne qu’il en oublie de manger. Il attache beaucoup moins d’importance à sa nourriture qu’à la quantité d’or qu’il trouvera au bout de sa journée. Aussi il est fatigué, et il a besoin d’aller passer un mois ou deux à Cayenne.
Il est en train de dîner ici avec ses quatre chefs de chantier. Tous se lèvent, nous serrent la main, et c’est à qui se montrera le plus obligeant. De la galerie, nous dominons tout le village de huttes ; au fond, dans la crique, apparaissent les tas de sable lavés, éclatants de blancheur, et se prolongeant au loin entre les pentes couvertes de bois immenses. C’est pittoresque, mais ici encore la photographie ne saurait rendre l’étendue de la perspective ; la seule vue pittoresque serait celle du village, dont les cases se serrent comme étouffées dans cet océan de grands arbres qui recouvrent le pays tout entier. Cependant l’espace a été un peu déboisé au delà des cases pour permettre de faire quelques plantations de manioc, la nourriture favorite des Guyanais, qui la trouvent moins échauffante que le maïs et même que le pain.
Pour la nuit, on nous offre des lits : ce sont des planches avec un peu d’herbe par-dessus, et je regrette mon hamac. Le souvenir de mes nuits en Sibérie me fait penser que je m’habituerai vite à ces planches. Un ennui plus grave, c’est qu’il y a des vampires, et qu’il faut garder à côté de soi une lampe allumée.